À la pointe de la mode!

Le Rat de Musée n’est pas une bête de mode, loin de là… disons que je m’habille toujours de la manière la plus pratique possible, à l’exception des occasions spéciales durant lesquelles, juchée sur mes talons, je m’efforce de garder l’équilibre!🙂

Pour autant, l’histoire du costume m’a toujours fascinée ; et cela faisait plusieurs années déjà que j’attendais de découvrir le musée dédié aux pièces les plus surprenantes et les plus intéressantes des collections françaises : le palais Galliera. Située dans le 16ème arrondissement de Paris, cette bâtisse de style néo-Renaissance, tout en colonnes et sculptures, dévoile sa façade au milieu d’un square joliment fleuri, à deux pas du palais de Tokyo.

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Ce musée a été construit à la fin du 19ème siècle à la demande de la duchesse Galliera, qui souhaitait faire don à l’État français de sa riche collection d’art. Suite à une erreur de rédaction dans les papiers de donation, le palais fut légué à la ville de Paris, ce qui contraria fortement la riche duchesse… qui préféra alors confier sa collection au Palazzo Rosso de Gênes.  Néanmoins, et malgré le décès de la donatrice en 1888, le bâtiment fut achevé en 1894 ; d’abord musée de l’Art Industriel, puis salle d’exposition et de ventes, ce n’est qu’en 1977 que le lieu devint musée de la Mode et du Costume de la Ville de Paris. Ses collections (plus de 243 000 costumes et accessoires!) ne peuvent être présentées que ponctuellement, en raison de la fragilité des pièces. Ce n’est donc qu’à l’occasion des expositions temporaires régulièrement organisées que les costumes ont à nouveau l’opportunité de briller sous les projecteurs (briller étant tout à fait relatif, car l’éclairage très tamisé est étudié pour occasionner aussi peu de dommages que possible). En ce moment, et jusqu’au mois d’octobre, c’est à l’étude de l’Anatomie d’une collection que nous convie le musée…

L’exposition est brillamment conçue comme un voyage entre les époques, entre pièces fabuleuses portées par les plus grandes actrices et simples costumes de serviteur ou même de forçat!

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Le contraste entre atours somptueux et guenilles aux émouvantes reprises fonctionne à merveille, et on se surprend à s’attarder sur un tablier de bonne plutôt que sur un bonnet de vison, le premier titillant beaucoup plus l’imagination que le second : quelle jeune fille a serré autour de sa taille fine les cordons de ce tablier, un peu défraîchi maintenant, et pour aller servir quels maîtres? Les cartels, sans être exemplaires, apportent quelques informations utiles, notamment en ce qui concerne les vêtements historiques : petite chemise blanche brodée d’une minuscule couronne rouge pour le Dauphin, futur prisonnier du Temple, gilet de Napoléon ou extraordinaire manchon en plumes de la princesse Mathilde. Les quelques paires de chaussures disséminées au fil de l’exposition surprennent particulièrement par leur taille minuscule et leur étroitesse : des pieds d’enfant y rentreraient à peine aujourd’hui!

Les costumes des actrices et artistes de la Belle Époque m’ont également beaucoup plu : chaque pièce correspondait à merveille à la femme célèbre qui l’arborait, de Sarah Bernhardt à Mistinguett. Une autre salle (et quelques décennies) plus tard, en vraie fan d’Audrey Hepburn, c’est avec émotion que j’ai découvert les tenues spécialement créées pour elle par Givenchy.

Les noms illustres défilent et d’étonnantes créations se révèlent au détour d’une salle : ici une robe de cheveux griffée Maison Margiela, une robe « seins-obus » de chez Jean-Paul Gaultier, et bien sûr l’iconique « chapeau-chaussure » créé par Schiaparelli et Dali pour Gala, épouse et muse de ce dernier.

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Malheureusement (mais pour d’évidentes raisons de conservation), les photos sont interdites dans les quelques salles de présentation des collections ; je n’ai donc eu d’autre choix que d’illustrer cet article avec des clichés extraits du site Internet de la structure, mais aussi du livret « Anatomie d’une collection »… dans lequel j’ai tellement apprécié de retrouver le (très beau) texte d’ouverture de l’exposition que je vous en copie ici quelques extraits :

« Quand les engouements s’éteignent, quand les couturiers ne sont plus que le nom des griffes et des étiquettes qu’ils ont cousues, les écorces nées de leurs rêves demeurent. […] Au musée, les costumes, les vestiaires, les garde-robes ne s’accrochent plus aux portemanteaux de ceux qui les ont possédés. Pourtant, ils conservent la trace indestructible de leur souvenir. L’émotion d’un corps disparu, évanoui, persiste dans le creux des corsages coquillages. Le souffle d’un geste, la mémoire d’un mouvement sont des sédiments plus apparents qu’il n’y paraît. […] Intimes, sauvages, singulières, sans pagination ni mots, ces encyclopédies de l’être, aux feuilles de Nylon ou de soie, envahissent les rayons des réserves. Comme les livres sur la tranche, les vêtements rangés de profil font des placards et des dressings les bibliothèques romanesques dont les musées de mode sont les reliures en tissu. » (Olivier Saillard)

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Et vous, avez-vous déjà visité le palais de la Mode?

Quels créateurs vous inspirent?

Et pensez-vous, vous aussi, qu’un vêtement garde toujours l’empreinte de son propriétaire?

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« Force et intimité » : ma rencontre avec Paula Modersohn-Becker.

Les vacances sont déjà terminées pour moi… à peine de retour des Baléares (quelques articles sont en préparation sur mes découvertes muséales et patrimoniales à Majorque), j’ai fait un saut à Paris pour y découvrir les dernières exposition du Musée d’Art moderne : Albert Marquet et Paula Modersohn-Becker.

J’ai apprécié, sans plus, la rétrospective « Marquet, peintre du temps suspendu », qui met surtout l’accent sur les paysages déclinés par l’artiste au gré de ses voyages, tout en rappelant ses liens avec ses contemporains, notamment Matisse.

SAMSUNG CAMERA PICTURESEn Marquet, plus que le coloriste, c’est le dessinateur que j’admire ; la partie dédiée à ses croquis et à ses caricatures est d’ailleurs celle que j’ai préféré dans l’exposition.

Y consacrer un article entier ne me paraissait cependant pas pertinent, notamment parce que je voulais m’attarder davantage sur la rétrospective Paula Modersohn-Becker, une découverte et un immense coup de cœur, dont je voulais vous parler aujourd’hui.

C’est l’enthousiaste compte-rendu de visite d’une artiste avec qui je travaille en ce moment (elle se reconnaîtra certainement si elle passe par ici) qui m’a donné envie d’aller découvrir l’univers de cette peintre allemande née en 1876 et décédée en 1907, à l’âge de 31 ans, quelques jours seulement après la naissance de sa première fille. Une vie brève, mais marquée au sceau d’une immense sensibilité ; si, comme l’écrivait Paula, « l’intimité est l’âme du grand art », alors les tableaux réunis au Musée d’Art moderne jusqu’au 21 août témoignent du parcours d’une grande, très grande artiste.

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Première rétrospective française pour la première femme à s’être représentée nue, et à qui sera dédié le premier musée du monde entièrement consacré à une femme (ouvert à Brême, en 1927)… et, pour moi, première rencontre avec une artiste dont on ne m’avait jamais parlé pendant mes cinq années d’histoire de l’art ; cette exposition des premières fois, extrêmement bien documentée, adopte l’approche chronologique pour aborder le parcours de Paula Modersohn-Becker. Issue d’un milieu plutôt bourgeois, la jeune fille fait très vite le choix de la peinture, à Berlin puis à Worpswede, un village d’artistes où elle séjourne avec son amie sculptrice Clara Westhoff, et où toutes deux vont rencontrer le poète Rainer Maria Rilke. Ce dernier épousera Clara, mais ne cessera jamais d’éprouver des sentiments pour Paula. Un an tout juste après la mort de la jeune femme, décédée d’une embolie foudroyante une semaine après son accouchement, il lui consacrera une longue élégie, le « Requiem pour une amie ».

Paula épouse en 1901 le peintre Otto Modersohn, veuf depuis peu. Mais cette union ne la satisfait pas pleinement ; elle aspire à être libre, à créer sans entraves, et le quittera d’ailleurs, avant de le laisser revenir, un an avant sa mort. Paris, la ville des bohèmes et des artistes, l’attire irrésistiblement. Elle y séjournera quatre fois, et y rencontrera d’autres influences, Cézanne, les primitifs, Gauguin, qui la pousseront à s’échapper du réalisme au profit de la révélation de l’essence même des choses.

L’artiste représente souvent des natures mortes, des enfants à l’air grave, des maternités ; ces sujets en apparence classiques sont traités avec une liberté et une simplicité qui frappe le spectateur. Les codes sont nombreux dans ses tableaux, des oranges symboles de fertilité, aux fleurs qui s’épanouissent en arrière-plan, sans oublier la position des mains de ses modèles.

SAMSUNG CAMERA PICTURESDans son très bel ouvrage consacré à l’artiste, l’écrivaine Marie Darrieussecq (à qui on doit en partie l’exposition du MAM), décrit ainsi son travail : « Le soleil est toujours voilé sur ces tableaux. A cet endroit du monde, dehors, dans les bois et les champs, c’est la présence cotonneuse, assourdie mais puissante, de jeunes humaines debout sur la terre. Non pas à quoi rêvent les jeunes filles, mais ce qu’elles pensent. […] Cette pose un peu hiératique, sérieuse, le regard ailleurs, sera désormais la manière de Paula : une jeune fille grave porte un objet comme une offrande. Ni triomphe, ni malaise, ni érotisme délibéré. Ce ne sont pas des mondes d’angoisse ou de secret, mais des mondes de pensée. »

Marie Darrieussecq, « Être ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker », éditions POL, 2016.

J’ai adoré ce livre qui retrace avec beaucoup de sensibilité la courte existence de la jeune artiste, et je vous le recommande chaudement!

Paula se représente souvent elle-même, dans des autoportraits sans concession ; elle se peint nue à plusieurs reprises, et même, à 30 ans, le ventre gonflé comme une future mère… sauf qu’elle ne tombera véritablement enceinte que plusieurs mois plus tard!

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Le collier d’ambre qu’elle porte sur cette peinture était exposé dans une vitrine, avec de nombreuses photographies et documents plus ou moins intimes, et la présence de cet objet très personnel m’a beaucoup émue.

L’exposition dans son ensemble, bien pensée, très pertinente et suffisamment aérée, a emballé mon petit cœur de Rat! Mention spéciale au film final, qui résume le propos de l’exposition en l’illustrant d’images d’archives et « redonne sa voix » à Paula, par le biais d’une narratrice qui lit sa correspondance à la première personne ; de ces clichés en noir et blanc, de ces quelques mots tantôt ironiques, tantôt lyriques, on retiendra l’image d’une artiste plutôt que d’une épouse, d’une femme qui rêvait d’être mère mais qui mourut de le devenir, décédée prématurément mais déjà parvenue, peut-être, à sa maturité artistique.

 

Je referme cet article sur une autre citation de Marie Darrieussecq, qui pour moi résume à merveille l’être au monde de Paula Modersohn-Becker, cette artiste qui vient de prendre sa place dans mon petit Panthéon personnel : « Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur ‘être là’, leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction ».

N.B : toutes les photos illustrant cet article, à l’exception de celle du livre de Marie Darrieussecq, ont été prises à partir des cartes postales achetées lors de ma visite, les dispositifs de prise de vue étant interdits dans les deux expositions.

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Retour vers le passé!

Il paraît que l’on découvre toujours en dernier les ressources les plus proches de chez soi… je vous emmène donc dans l’Aisne pour ce nouvel article consacré à une structure atypique, le Village des métiers d’antan et Musée Motobécane, à Saint-Quentin! J’y ai récemment effectué ma deuxième visite, à l’occasion d’une réunion organisée sur place, et j’y ai redécouvert avec grand plaisir les collections présentées thématiquement, sous la forme d’une reconstitution de village.

Cette forme assez typique de l’écomusée se retrouve dans de nombreuses structures en France, comme à Dijon au Musée de la Vie Bourguignonne, ou en Alsace à l’écomusée d’Ungersheim (retrouvez mon article juste ici), mais aussi à l’étranger : je pense notamment à Morwellham Quay, dans le Devon, et au Highland Folk Museum en Écosse.

Ce qui séduit dans ce « Village » axonais, c’est avant tout l’implication des bénévoles, dynamisés par l’énergie du fondateur du lieu, Roland Lamy. Ce passionné a commencé par créer, en 1998, l’association « Loisirs et Traditions de France », dont le but premier est la sauvegarde du patrimoine des vieux métiers : cette préservation des savoir-faire anciens passe avant tout par la collecte de matériel autour duquel les bénévoles ont progressivement développé des animations : barattage, présentation d’objets, promenades en calèche… L’association auto-financée, qui accumulait les objets depuis des années sans lieu pour les présenter, a bénéficié en 2008 du soutien de la ville de Saint-Quentin, qui a mis à sa disposition la friche industrielle de l’usine Motobécane ; délocalisée à Saint-Quentin en 1951 après ses débuts à Pantin, la marque Motobécane devient MBK dans les années 80 et déserte alors ses locaux de la rue de la Fère, laissant ainsi le champ libre pour la création du musée, qui ouvre ses portes en 2012. Aujourd’hui, plus de 70% des objets présentés dans le musée sont des achats de l’association.

L’œil du Rat :

La visite dure une bonne heure, voire plus si l’on s’attarde à contempler chaque commerce : le musée s’étend quand même sur plus de 3000 m2 ! Le parcours s’articule en deux temps, le visiteur pénétrant d’abord dans le « Village » avant de découvrir le musée Motobécane, au même niveau mais un peu à l’écart.

Le Village des Métiers d’Antan est constitué d’une bonne vingtaine d’échoppes réparties le long des « rues », et présentant plus de cinquante corps de métiers et savoir-faire anciens ;  au sol, un linoléum en relief, façon « pavés », contribue au réalisme de la présentation. Les différentes reconstitutions recomposent des atmosphères typiques, peuplées de mannequins, et abritant des objets datant pour la plupart d’entre 1860 et 1960. Le tonnelier, la librairie, l’école, l’imprimerie, la boutique de la modiste, la blanchisserie, l’atelier du sabotier… il y en a pour tous les goûts, et les reproductions sont très minutieuses.

Le village est occasionnellement animé par des bénévoles costumés, qui renseignent et guident les visiteurs. Leur intervention est d’autant plus intéressante qu’il n’y que peu de cartels indiquant la nature des objets présentés, probablement pour préserver l’impression de réalisme et alléger le regard du visiteur, qui agit ainsi plus en curieux déambulant dans les « rues » qu’en touriste avide d’informations précises. Un audioguide est cependant disponible à l’accueil pour qui souhaiterait en appendre plus. Aux murs sont apposés les noms de rues, mais également des plaques plus discrètes mentionnant les entreprises partenaires et éventuellement donatrices.

Au terme du parcours, qui décrit un large « U », le visiteur a la possibilité de s’attabler sur la place centrale, pour prendre un verre au milieu des collections… et pourquoi pas pour tester le petit baby-foot vintage!

Si le « Village » accueille un public familial, la partie réservée au musée Motobécane, qui rassemble une centaine de modèles, fera plutôt le bonheur des passionnés, qui sauront faire la différence entre la « Chaudron » et le « Magnum » (ce dont je reste incapable, honte à moi). L’architecture de l’ancienne usine est parfaitement mise en valeur dans cette section, et les véhicules motorisés présentés dans l’écrin de leur contexte d’origine n’en sont que plus intéressants (vous l’aurez peut-être compris, le Rat de Musée est fan des friches industrielles… je vous en parlerai plus longuement un jour, promis!😉 ).

 

Le + du Rat :

A l’occasion de la réunion à laquelle j’ai participé récemment au Village des Métiers d’Antan, j’ai appris l’existence d’une autre association, « L’Outil en Main », qui travaille elle aussi sur la transmission des savoir-faire, et propose de nombreuses initiations à des corps de métier plus ou moins en voie de disparition, par des professionnels, et avec de vrais outils, pour les enfants entre 9 et 14 ans. J’ai trouvé le concept génial! Pour en savoir plus, rendez-vous sur leur site, juste ici.

 

 

 

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Mes ateliers en maison de retraite…

Il y a les enfants, plusieurs fois par semaine. Leurs bouilles joyeuses, leurs sourires édentés (« et tu sais, la petite souris, elle m’a amené dix euros! »), leurs petites mains sales après les ateliers, leurs remarques innocentes et si drôles (« tu es ‘bielle’, toi, même avec ton maquillage! »), leurs dessins pleins de couleur et leur immense appétit de vivre. Les bébés, une fois par mois. Les adultes de l’Hôpital de Jour, une fois tous les quinze jours. Et puis, il y a les « résidents », ceux que mon chef appelle « vos petits vieux », ceux que je retrouve deux fois par mois à la maison de retraite (ou EHPAD, si on s’en tient à son triste acronyme administratif, qui signifie « Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes »). C’est à propos d’eux que je voulais écrire aujourd’hui.

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Il y a deux ans et demi, déjà, je franchissais les portes de la maison de retraite de la petite ville où je venais d’être engagée comme responsable du musée : je souhaitais rencontrer les deux animatrices de l’établissement afin de discuter avec elles des solutions possibles pour « amener le musée » aux résidents. La démarche me paraissait très importante : fraîchement émoulue de la faculté, j’avais à cœur d’appliquer au maximum les préceptes de mes enseignants. La démocratisation culturelle passerait forcément par moi, et elle allait commencer avec les résidents, ce public que je ne connaissais pas du tout mais qui, j’en étais persuadée, ne devait pas être plus difficile à atteindre qu’un autre. Et puis il y a eu le premier face à face, le premier atelier, et je me suis sentie très bête. Toutes mes idées préconçues se sont envolées d’un coup, et j’ai compris que mes grandes visions de musée et de culture pour tous s’arrêtaient là où commençaient la maladie, les douleurs, la vision troublée, les doigts déformés par l’arthrose, et parfois, la détresse d’oublier qui on est et pourquoi on est assis là, au milieu des autres qui nous renvoient, comme dans un miroir déformant, l’image de notre propre vieillesse.

Ils étaient tous si contents de me voir… non pas parce que j’allais leur proposer une activité nouvelle, mais bien parce que je venais pour eux, et que pour certains, ce genre de visites se faisait rare. Ils m’ont accueillie avec chaleur, ils m’ont souri, ils m’ont parlé, et à la fin de cette toute première séance, une vieille dame m’a serré la main et m’a dit : « Merci ». J’ai ramassé mon matériel pendant que les animatrices accrochaient les réalisations au mur, des variations autour du thème du bouquet de fleurs. J’avais cherché des inspirations pour ce premier atelier, mais rien de concluant n’était ressorti de ma recherche Google, « Ateliers artistiques pour personnes âgées » : alors, comme j’aurais fait pour un public d’adultes en pleine possession de leurs moyens, j’avais amené de belles boîtes de pastels toutes neuves, des feuilles blanches, et des modèles : Van Gogh, Monet, Matisse… en toute simplicité.

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J’ai terminé ce premier atelier à la fois très heureuse des réactions positives des résidents, et fâchée contre moi-même de n’avoir pas su anticiper les problématiques de ce nouveau public : la fatigue rapide, le manque de motricité fine, la vision basse, l’audition défaillante, la compréhension plus difficile. Je me suis promis d’apprendre. J’ai beaucoup lu, j’ai regardé des documentaires et j’ai observé les animatrices, surtout la merveilleuse Mlle D : son sourire lumineux, ses paroles rassurantes, sa façon d’étreindre les épaules d’un résident anxieux, ses encouragements. J’ai discuté avec la psychologue de l’établissement, une autre très belle personne. Mon admiration pour les soignants, pour les aidants, pour ces gens qui se battent au quotidien afin de soulager nos aînés, a commencé à grandir, et continue à croître aujourd’hui. J’ai fait des erreurs, j’ai hésité, je me suis cassé la tête pour proposer de nouvelles choses et pour les adapter à chacun. J’ai appris, petit à petit.

Aujourd’hui, l’EHPAD, c’est ma bulle d’oxygène, mon carburant, ma petite bouffée d’air quand je suis un peu plus fatiguée et que ma famille me manque plus que d’habitude. Chez ces personnes aux pathologies aussi variées que leurs qualités intrinsèques, je retrouve un peu de mes grands-mères, elles-mêmes en établissements à quatre cent kilomètres de là. Avec ces aînés si fatigués par les ans, mais si riches en même temps de leurs expériences respectives, j’échange et j’évolue.

J’ai appris à connaître les résidents de mon petit groupe, jamais plus d’une quinzaine à chaque séance. Il y a Mme V, si attentive aux autres et si appliquée malgré sa mauvaise vue. Mme C, qui salue mon arrivée avec des cris de joie, affiche une prédilection marquée pour le coloriage, et ruse avec moi dès que je lui demande quelque chose de trop difficile, en prétextant que ses yeux lui jouent des tours, et qu’elle n’y arrivera « jamais ». M.L, qui m’appelle « ma fille », se débrouille tout seul, et en profite pour dragouiller gentiment les présentes. Mme B, qui me raconte ses voyages dans le sud avec son mari, son léger regret de n’avoir eu que des garçons. Mme F aussi, si fragile, qu’un AVC  a laissée à moitié paralysée.

Tous ont commencé à travailler dès l’adolescence, comme bonnes à tout faire ou ouvriers (la plupart dans le textile ou dans la confection, les incontournables de la région) ; ils ont surmonté décès, maladies, pertes d’emploi, déménagements, avec courage et espoir en l’avenir. Embellis par leurs stigmates, auréolés par leurs luttes, ils sont ici en attente ; cette parenthèse que fut leur vie, certains ont hâte de la refermer. Pourtant, malgré la lassitude et les douleurs, les ateliers sont des moments d’échange et de bonheur. Les gestes sont ralentis, souvent hésitants et imprécis, mais la fierté s’exprime, devant la réalisation achevée, dans les sourires, les regards, la gestuelle. Et qu’importe, au fond, si les essais se révèlent infructueux ; l’échange qui s’est instauré n’en reste pas moins précieux et signifiant.

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Parfois, pourtant, il y a des échecs. Des visages fermés, des regards fuyants, des blocs de mauvaise volonté dirigés, en vrac, contre l’institution, la famille, la vie en général. Il y a les jours douloureux, le froid, la pluie, la jambe cassée un soir de réveillon, l’épaule luxée dans une chute contre un montant du lit. Dans ces cas-là, je n’impose rien, je me fais plus petite, j’essaye de ne pas trop déranger. Il n’y a pas de solution miracle, même s’il y a parfois des moments de grâce.

« La vieillesse, vous savez, c’est un naufrage », me murmure parfois Mme V. Avec mes petits crayons et mes boîtes de peinture, je dois avoir l’air bien démunie et bien impuissante face aux pathologies de certains ; mais je continue à proposer mes couleurs dérisoires avec le sourire, parce qu’au fond, je sais que le processus créateur, même s’il ne soulage pas toujours, a quand même sa raison d’être. Paradoxalement, depuis que j’ai commencé mes ateliers en EHPAD, j’ai moins peur de vieillir, et je n’appréhende plus la perspective de la mort de la même façon. Je crois qu’au fond, j’ai grandi.

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Un dimanche au(x) château(x)…

Bonjour à tous! Après une petite pause, me voici de retour… le temps maussade et un mortel combo angine/sinusite me retiennent au lit, l’endroit parfait d’où vous résumer, mollement blottie dans les coussins, notre journée spéciale « vie de château ».

En Picardie depuis bientôt trois ans, nous en sommes encore à découvrir certains lieux emblématiques, dont les domaines de Pierrefonds et de Compiègne ; je n’avais fait qu’entrevoir ce dernier en 2013, lors de mon tout premier colloque en tant que professionnelle, un merveilleux souvenir. Le Rat Prof et moi avons donc décidé de faire d’une pierre deux coups dans notre découverte du patrimoine picard : le matin, à la faveur d’une éclaircie qui a finalement duré toute la journée, nous avons visité le joyau de Viollet-le-Duc, dont l’architecture unique constituait le support de (trop) nombreux cours d’histoire des styles du temps de mes années étudiantes. Après Pierrefonds, c’est à Compiègne que nous nous sommes ensuite rendus, avec un petit détour par le Mémorial de l’Armistice…

Ses créneaux dentelés se découpant sur fond de ciel (bleu, ce jour-là), c’est le château de Pierrefonds qui nous accueille tout d’abord, impressionnant édifice perché sur une petite éminence, que l’on aborde à pied après s’être garé dans les ruelles en contrebas. Passé le guichet au bout du pont-levis, nous pénétrons dans une cour intérieure pavée ; le style des bâtiments qui l’entourent est pour le moins curieux : un peu de baroque, beaucoup de médiéval… Partout se dévoilent des statues étonnantes : une salamandre en guise de gouttière, des gargouilles au faciès difforme ou encore un pélican dont les mamelles pendantes l’éloignent de l’oiseau pour le rapprocher du mammifère.

Ce bestiaire est l’une des caractéristiques les plus originales du château de Pierrefonds, dont l’histoire est pleine de rebondissements : la construction date en fait du 14ème siècle, mais retourna progressivement à l’état de ruine jusqu’à son démantèlement partiel au 17ème siècle. Viollet-le-Duc, architecte star de Napoléon III, entreprit de redonner aux vestiges leur gloire d’antan, non sans recourir à de nombreux emprunts d’éléments tirés d’autres édifices, voire en se fiant totalement à son inspiration ; pour le célèbre architecte, restauration et imagination allaient en effet souvent de pair. Aujourd’hui, ce château très atypique accueille de nombreux tournages, notamment la série Merlin.

La visite est assez rapide, car il ne reste que très peu de mobilier dans les salles ; les divagations pseudo-médiévales de Viollet-le-Duc, sur panneaux de bois ou pans de fresques colorés sont absolument merveilleuses, cependant, et valent à elles seules le détour.

Enfin, dans les sous-sols, le château a mis en place une scénographie immersive autour des collections de copies de gisants et d’orants provenant de la basilique de Saint-Denis ; imaginés par le collectif Skertzo, jeux de lumières et fonds sonores participent à la recréation d’une ambiance onirique, au cœur de la fraîche pénombre des souterrains. De retour en surface, la maquette du château, et la présentation de nombreux éléments de statuaire en plâtre ou en bronze sont également assez instructifs.

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Malheureusement, le château pâtit d’un évident manque de fonds, ce qui se traduit notamment par une absence de surveillance très dommageable, les visiteurs n’hésitant pas à graver leur nom dans les cheminées ou sur les murs. Quant aux toilettes… disons qu’elles aident à se replonger dans l’atmosphère moyenâgeuse!

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Ma tête devant les toilettes…

Après la visite du château, nous profitons du soleil pour déjeuner en terrasse au bord du petit lac, au pied des remparts… puis repartons, direction Compiègne! Au passage, le Rat Prof, qui avait repéré les panneaux à l’aller, me propose un détour par le Mémorial de l’Armistice, en clairière de Rethondes, au cœur de la forêt. Nous y passons une petite heure intéressante, entre wagon « sosie » de celui où fut signé le fameux document, journaux, lettres, militaria d’époque, et dispositifs de projection de clichés sur plaques de verre.

Enfin arrivés à Compiègne, nous découvrons la demeure impériale dans toute sa splendeur. De Louis XV à Napoléon III, la résidence fut aménagée au gré des modes successives, et témoigne d’un art de vivre « à la française », tant dans l’agencement des pièces décorées avec faste que dans l’alignement des jardins, havres de verdure tranquille. J’avoue que nous avons traversé assez rapidement l’exposition consacrée aux cycles dans les salles du musée de la Voiture et du Tourisme, pour nous concentrer sur les appartements historiques.

L’enfilade de pièces (qui n’est pas sans évoquer Versailles, mais en beaucoup moins bondé) permet de se replonger dans la vie de cour de l’époque ; quant au mobilier, il est fascinant, notamment le Confident, fameux siège à deux assises face à face, et l’Indiscret, qui permettait à une troisième personne de s’immiscer dans la conversation. Nous avons terminé notre visite dans les jardins, très agréables par beau temps, et parfaite conclusion à une journée d’enrichissantes découvertes patrimoniales!

Et vous, quelle royale demeure préféreriez-vous?

Pont-Aven, par ses peintres.

Il y a quelques jours, le Rat Prof et moi avons profité de notre escapade en Bretagne, sous les rayons encore timides du soleil printanier, pour visiter la petite ville de Pont-Aven, et bien sûr le musée dédié aux peintres de l’école éponyme. Ayant réservé un hébergement juste à côté, nous avions prévu de consacrer une après-midi à la découverte du centre-ville, du Bois d’Amour, et de la chapelle de Trémalo, pour profiter le lendemain d’une matinée entière au contact des chefs d’œuvres de Gauguin, Sérusier et Filiger, au sein du musée qui vient de rouvrir ses portes après quatre années de travaux.

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La petite ville de Pont-Aven mérite le détour pour le voyageur traversant le Finistère ; entre charmant port de plaisance où se balancent les esquifs, galeries d’art à tous les coins de rue, et bien sûr mémoire des peintres qui y vécurent et y imprimèrent durablement leur empreinte (à moins que ce ne soit l’inverse?), les découvertes y sont nombreuses. Remontant la rue principale au hasard des devantures de galeries (et de marchands de galettes!), nous avons récupéré quelques brochures à l’office de tourisme avant d’entamer notre parcours, dans les pas des peintres…

Sur la petite place Paul Gauguin, nous avons marqué l’arrêt devant l’ancienne pension Gloanec, qui hébergea les artistes venus découvrir à Pont-Aven les charmes d’une vie bretonne non seulement plus « naturelle » mais également beaucoup moins onéreuse. Aujourd’hui transformée en librairie, il est toutefois possible d’accéder au premier étage, qui abrite une petite section réservée aux livres d’art, et où sont organisées des expositions temporaires. Dans l’escalier étroit, et malgré les réfections évidentes, une pointe d’émotion se fait néanmoins sentir, quand on pense aux peintres qui y traînèrent leurs galoches, sous l’œil bienveillant de la maîtresse des lieux (et femme d’affaires accomplie), Marie-Jeanne Le Gloanec.

De retour dans les calmes petites rues ensoleillées, c’est ensuite vers le Bois d’Amour que nous nous dirigeons, en longeant l’Aven et ses « chaos » de roches autour desquels se meuvent les eaux sinueuses. Sur ses berges, sous les frondaisons du Bois, des petits bancs sont disséminés. C’est ici que fut peint, sur un couvercle de boîte à cigares, le fameux  « Talisman », dicté par Gauguin à Paul Sérusier, concerto de bleus, de jaunes et de rouges qui devait plus tard inspirer les Nabis. La balade rattrape ensuite la ville par ses aspects les plus pittoresques, des jardins ouvriers où les rouge-gorges côtoient sans crainte le visiteur de passage, par les étroites ruelles menant aux ponts enjambant l’Aven, jusqu’au petit parc dédié à Xavier Grall, poète et journaliste breton. En ce début de printemps, les fleurs s’épanouissaient dans chaque massif, et les magnolias inclinaient avec grâce leurs grappes de pétales rosés au-dessus des eaux miroitantes… une promenade idyllique!

Nous avons conclu notre parcours à la chapelle de Trémalo, curieuse structure ramassée sur elle-même, sous la pente fuyante de son vaste toit. Moyennant une petite donation, le visiteur a le privilège d’éclairer lui-même l’intérieur de l’édifice, qui révèle d’étonnantes poutres sculptées, et surtout le « Christ Jaune », sculpture anonyme d’une grande force expressive, qu’immortalisa Gauguin à deux reprises. Un petit détour par le calvaire de Nizon (inspiration du « Christ Vert ») conclura notre après-midi.

Le lendemain, frais et dispos (et trépignant d’impatience, pour ma part!), nous voici enfin devant le musée dont nous n’avions aperçu, la veille, que les grilles closes. Nous sommes venus pour l’ouverture, mais nous sommes loin d’être seuls, quelques jours seulement après la réouverture officielle :  un car d’enfants et un groupe de seniors nous ont devancés! Prenant notre place dans la queue, nous arrivons devant l’accueil, et là… les choses se gâtent. Pas de bonjour (oui, c’est apparemment envisageable de ne pas saluer les visiteurs à l’accueil d’un musée… j’avoue qu’on ne me l’avait jamais faite, même dans les plus grands établissements culturels!), un soupir agacé quand le Rat Prof exhibe son Pass Education, les yeux au ciel quand nous énonçons nos âges respectifs… et, alors que le couple de seniors devant nous avait eu droit au plan de visite et à l’audioguide, proposés avec un sourire, nous devons nous contenter de… nos billets! Nous sommes trop estomaqués pour réagir sur le coup, et nous nous efforçons de nous persuader qu’un aussi mauvais accueil n’augurera pas du reste de la visite…

Le musée de Pont-Aven est un joli écrin de verre, de métal et de bois, une structure aérée qui ouvre sur un jardin dont nous apprendrons plus tard qu’il a été composé d’après une œuvre de Charles Filiger (« Paysage rocheux, le Pouldu »). Au premier étage, la salle Julia (ancienne salle à manger de l’Hôtel Julia dans lequel est aménagée l’extension du musée) s’enrichit de trois lustres designés par Matali Crasset. La réfection et l’agrandissement (de 2012 à 2016, le musée a ainsi doublé sa superficie) semblent avoir été placés sous le signe de l’efficacité et de la modernité discrète ; les volumes sont agréables, et la luminosité parfaite.

Nous découvrons d’abord l’exposition temporaire consacrée aux Rouart, une famille d’industriels passionnés d’art, et dont trois membres en particulier, Henri (le père), Ernest (le fils) et Augustin (le petit-fils), se sont essayés à la peinture. Honnêtement, nous n’avons pas été fascinés par l’histoire, brièvement esquissée, de la dynastie Rouart. Seules quelques toiles ont retenu notre attention, les « Baigneurs sur la plage » d’Ernest notamment ; pour le reste, beaucoup de maladresses (en particulier chez le patriarche, Henri) et des coloris assez pompiers… l’argent et le carnet d’adresses ne font pas la légitimité!

Nous montons d’un étage, à la découverte des collections permanentes. Le battage médiatique qui a suivi la réouverture (le 26 mars) faisait la part belle à Gauguin ; si je me doutais que nous ne découvririons pas, à Pont-Aven, de tableaux de la période polynésienne ou des chefs d’œuvres comme « La Vision du Sermon », j’espérais quand même de belles surprises. Malheureusement, la collection est finalement assez réduite : quelques belles gravures (Cuno Amiet, Carl Moser) qui établissent un parallèle avec les estampes japonaises Ukiyo-e, des Maurice Denis et des Émile Bernard (magnifique « Madeleine au Bois d’Amour »), d’autres suiveurs de l’école de Pont-Aven, parmi lesquels Emile Jourdan, quelques Nabis, une salle « Gauguin » dans laquelle on peut admirer quelques gravures sur zinc, un joli pastel de Bretonnes et deux tableaux prêtés par le musée d’Orsay, et puis… c’est tout! Déjà?!

On mentionnera quand même le diaporama de cartes postales anciennes animées (la bonne idée du début de parcours), le pôle didactique autour de la gravure (trop statique, dommage), et la très bonne vidéo explicative qui permet de mieux comprendre la naissance de l’école de Pont-Aven autour de la personnalité de Gauguin, et les emprunts des uns aux autres (Gauguin se serait en fait inspiré du cadrage révolutionnaire des « Bretonnes dans la Prairie Verte », d’Émile Bernard, pour créer sa « Vision du Sermon »), les différentes influences, notamment celle de l’art asiatique avec les estampes japonaises, et les courants qui naîtront de ces recherches picturales, du synthétisme aux Nabis.

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Nous repartons un peu sur notre faim et surtout extrêmement déçus par l’accueil qui nous a été réservé (ou « pas » réservé, d’ailleurs). Autre exemple d’une attitude anormale de la part de l’équipe : dans l’une des salles, alors que nous nous interrogions sur le rectangle plus clair au centre d’un tableau d’Émile Jourdan (« Pont-Aven, la chapelle de Trémalo »), une médiatrice, debout dans un coin, nous regardait nous questionner sans mot dire. A peine nous étions-nous éloignés qu’elle s’est précipitée sur le couple âgé qui nous suivait, pour leur expliquer le pourquoi du comment de ce fameux rectangle blanc, le tout en chuchotant au cas où nos oreilles indiscrètes auraient pu capter une partie de ses explications. J’ai dû retourner vers elle pour lui demander de bien vouloir nous communiquer les précieuses informations… Inutile de préciser qu’à la boutique (comptoir unique avec l’accueil), et malgré nos achats, nous n’avons pas eu droit au moindre sourire.

Nous garderons donc un souvenir très mitigé de cet établissement dans lequel nous avons eu la nette impression de ne pas être bienvenus ; était-ce dû à notre âge? à nos chaussures de randonnée? Je suis en tout cas certaine d’une chose : aucun visiteur ne devrait avoir à se remettre en question au sortir d’un musée, quel que soit le contexte.

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Vue d’artiste de ma tête désappointée et fâchée (doux euphémismes!) à la fin de la visite.

Nature et Culture au domaine de Kerguéhennec.

Le week-end dernier, le Rat de Musée et le Rat Prof se sont promenés en Bretagne… Après un arrêt à Dinan pour rendre visite à nos amis (et découvrir, au passage, la jolie petite cité de Léhon), nous avons mis cap au Sud-Est, direction le domaine de Kerguéhennec. Labellisé « Centre Culturel de Rencontre », ce château du XVIIIème siècle acquis par le département du Morbihan en 1972 est un centre d’art contemporain situé au cœur d’un parc de sculptures de 45 hectares. C’est tout le paradoxe de la Bretagne, terre de contrastes, où la création artistique s’épanouit à la fois dans les grandes villes et loin d’elles.

En pays de Bignan (moins de 300 âmes, mais une bonne boulangerie!), le domaine de Kerguéhennec, le « Versailles breton » comme on le surnomme, affirme sa singularité avec une collection très riche, qui attire chaque année de nombreux visiteurs. Nous nous y sommes malheureusement rendus un lundi, jour de fermeture du château et des dépendances ; pour moi, il était cependant inconcevable de passer si près d’une étape comme celle-ci sans s’y arrêter. Nous avons donc consacré plus de deux heures et demie à explorer le parc de sculptures, en contournant l’imposant château. C’est d’ailleurs un  véritable éblouissement lorsqu’on arrive face à ce bâtiment de pierre blanche, dans l’axe de l’allée cavalière qui mène au bois.

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SAMSUNG CAMERA PICTURESEntre le château, les écuries et la chapelle, le domaine accueille des expositions temporaires ;  au moment de notre visite étaient présentées des œuvres réalisées par des artistes coréens dans le cadre de l’année France-Corée. Deux créations de Shim Moon Seup étaient d’ailleurs visibles dans la cour d’honneur : un arbre doré un peu kitsch et une installation flottant sur le bassin.

Quant à la bergerie, elle abrite une importante donation Tal Coat ; j’ai failli mourir de dépit de passer devant sans pouvoir y jeter un œil, mais ce sera pour une prochaine fois (le Rat Prof me l’a promis)! Le domaine propose également des résidences d’artistes à l’année, et assume avec brio sa mission de créer du dialogue et des rencontres en organisant régulièrement des ateliers qui explorent la création contemporaine en se basant sur les expositions en cours, et exploitent également les ressources naturelles de l’immense parc (cours de cuisine sauvage ou découverte du jardin potager partagé).

Toutes ces informations se retrouvant sur le site (très complet) du domaine, revenons-en donc à ce que nous avons pu découvrir en cette journée ensoleillée, bien propice à une bonne balade au milieu d’œuvres magnifiques. A l’entrée du parc sont proposés deux parcours, l’un orienté au Nord, avec un crochet par l’arboretum, et l’autre au Sud. C’est là que les choses se gâtent (un peu) : pour un visiteur lambda et pas forcément équipé d’une connexion Internet pour se rendre sur le site, comment choisir quel chemin emprunter? En dehors du panneau à l’entrée, aucune médiation n’est proposée au pèlerin ignorant ; les choses sont peut-être différentes les jours d’ouverture du château, mais, en l’absence de toute présence humaine ce lundi d’avril, nous avons donc abordé le parcours un peu à l’aveuglette. Pourquoi ne pas envisager d’imprimer quelques plans et descriptifs des œuvres à laisser à l’entrée, ou même de proposer un plan au téléchargement et à l’impression sur le site? Cela serait d’autant plus intéressant que certaines sculptures ne sont pas accompagnées de cartels précisant leur nom et celui de l’artiste…

Ce petit souci mis à part, nous avons passé une merveilleuse après-midi dans les allées boisées du domaine et autour des étangs ; du « Porte-vue » de Keith Sonnier, sorte de dolmen en granit brut, à l’installation très poétique de Jean-François Feuillant, « N’habite plus à l’adresse indiquée », en passant par les « Colonnes à Mallarmé » d’Étienne Hajdu, qui livrent une perspective intéressante sur le domaine, la première partie de la balade s’est déroulée dans une atmosphère tout à fait inspirante.

Face aux étendues d’eaux lisses à peine troublées par la brise printanière, nous avons découvert le génial « Naufrage de Malévitch » signé François Morellet, et les « Parcours flottants » de Marta Pan. Enfin, au sommet d’une petite éminence dominant le lac, nous avons scruté avec une curiosité de voyeurs l’intérieur de la petite maison conçue par l’artiste Hreinn Friðfinnsson (merci le site Internet, aucun cartel n’étant en vue pour nous permettre de l’identifier lors de notre venue…).

Sur le second parcours, quelques œuvres ont vraiment attiré notre regard, comme la « Couronne » de Vincent Barre, sorte de ver géant se mordant la queue, le « Chêne » de Roland Cognet, positionné comme un bélier contre le mur d’enceinte du château, ou « Un cercle en Bretagne », la belle contribution d’un artiste britannique, Richard Long. Ces sculptures, qu’il s’agisse d’acquisitions du FRAC, du CNAP ou de dépôts d’artistes, sont d’autant plus mises en valeur dans l’écrin naturel du parc, où s’épanouissent des espèces rares.

Vous en voulez encore? Ces quelques photos vous donneront, je l’espère, envie de programmer une petite escapade au domaine de Kerguéhennec. Allez-y de préférence sur les jours d’ouverture… nous nous y croiserons peut-être, car le Rat Prof et moi comptons bien compléter l’ébauche de cette première visite avec la découverte des riches collections du château et des dépendances!

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