Pont-Aven, par ses peintres.

Il y a quelques jours, le Rat Prof et moi avons profité de notre escapade en Bretagne, sous les rayons encore timides du soleil printanier, pour visiter la petite ville de Pont-Aven, et bien sûr le musée dédié aux peintres de l’école éponyme. Ayant réservé un hébergement juste à côté, nous avions prévu de consacrer une après-midi à la découverte du centre-ville, du Bois d’Amour, et de la chapelle de Trémalo, pour profiter le lendemain d’une matinée entière au contact des chefs d’œuvres de Gauguin, Sérusier et Filiger, au sein du musée qui vient de rouvrir ses portes après quatre années de travaux.

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La petite ville de Pont-Aven mérite le détour pour le voyageur traversant le Finistère ; entre charmant port de plaisance où se balancent les esquifs, galeries d’art à tous les coins de rue, et bien sûr mémoire des peintres qui y vécurent et y imprimèrent durablement leur empreinte (à moins que ce ne soit l’inverse?), les découvertes y sont nombreuses. Remontant la rue principale au hasard des devantures de galeries (et de marchands de galettes!), nous avons récupéré quelques brochures à l’office de tourisme avant d’entamer notre parcours, dans les pas des peintres…

Sur la petite place Paul Gauguin, nous avons marqué l’arrêt devant l’ancienne pension Gloanec, qui hébergea les artistes venus découvrir à Pont-Aven les charmes d’une vie bretonne non seulement plus « naturelle » mais également beaucoup moins onéreuse. Aujourd’hui transformée en librairie, il est toutefois possible d’accéder au premier étage, qui abrite une petite section réservée aux livres d’art, et où sont organisées des expositions temporaires. Dans l’escalier étroit, et malgré les réfections évidentes, une pointe d’émotion se fait néanmoins sentir, quand on pense aux peintres qui y traînèrent leurs galoches, sous l’œil bienveillant de la maîtresse des lieux (et femme d’affaires accomplie), Marie-Jeanne Le Gloanec.

De retour dans les calmes petites rues ensoleillées, c’est ensuite vers le Bois d’Amour que nous nous dirigeons, en longeant l’Aven et ses « chaos » de roches autour desquels se meuvent les eaux sinueuses. Sur ses berges, sous les frondaisons du Bois, des petits bancs sont disséminés. C’est ici que fut peint, sur un couvercle de boîte à cigares, le fameux  « Talisman », dicté par Gauguin à Paul Sérusier, concerto de bleus, de jaunes et de rouges qui devait plus tard inspirer les Nabis. La balade rattrape ensuite la ville par ses aspects les plus pittoresques, des jardins ouvriers où les rouge-gorges côtoient sans crainte le visiteur de passage, par les étroites ruelles menant aux ponts enjambant l’Aven, jusqu’au petit parc dédié à Xavier Grall, poète et journaliste breton. En ce début de printemps, les fleurs s’épanouissaient dans chaque massif, et les magnolias inclinaient avec grâce leurs grappes de pétales rosés au-dessus des eaux miroitantes… une promenade idyllique!

Nous avons conclu notre parcours à la chapelle de Trémalo, curieuse structure ramassée sur elle-même, sous la pente fuyante de son vaste toit. Moyennant une petite donation, le visiteur a le privilège d’éclairer lui-même l’intérieur de l’édifice, qui révèle d’étonnantes poutres sculptées, et surtout le « Christ Jaune », sculpture anonyme d’une grande force expressive, qu’immortalisa Gauguin à deux reprises. Un petit détour par le calvaire de Nizon (inspiration du « Christ Vert ») conclura notre après-midi.

Le lendemain, frais et dispos (et trépignant d’impatience, pour ma part!), nous voici enfin devant le musée dont nous n’avions aperçu, la veille, que les grilles closes. Nous sommes venus pour l’ouverture, mais nous sommes loin d’être seuls, quelques jours seulement après la réouverture officielle :  un car d’enfants et un groupe de seniors nous ont devancés! Prenant notre place dans la queue, nous arrivons devant l’accueil, et là… les choses se gâtent. Pas de bonjour (oui, c’est apparemment envisageable de ne pas saluer les visiteurs à l’accueil d’un musée… j’avoue qu’on ne me l’avait jamais faite, même dans les plus grands établissements culturels!), un soupir agacé quand le Rat Prof exhibe son Pass Education, les yeux au ciel quand nous énonçons nos âges respectifs… et, alors que le couple de seniors devant nous avait eu droit au plan de visite et à l’audioguide, proposés avec un sourire, nous devons nous contenter de… nos billets! Nous sommes trop estomaqués pour réagir sur le coup, et nous nous efforçons de nous persuader qu’un aussi mauvais accueil n’augurera pas du reste de la visite…

Le musée de Pont-Aven est un joli écrin de verre, de métal et de bois, une structure aérée qui ouvre sur un jardin dont nous apprendrons plus tard qu’il a été composé d’après une œuvre de Charles Filiger (« Paysage rocheux, le Pouldu »). Au premier étage, la salle Julia (ancienne salle à manger de l’Hôtel Julia dans lequel est aménagée l’extension du musée) s’enrichit de trois lustres designés par Matali Crasset. La réfection et l’agrandissement (de 2012 à 2016, le musée a ainsi doublé sa superficie) semblent avoir été placés sous le signe de l’efficacité et de la modernité discrète ; les volumes sont agréables, et la luminosité parfaite.

Nous découvrons d’abord l’exposition temporaire consacrée aux Rouart, une famille d’industriels passionnés d’art, et dont trois membres en particulier, Henri (le père), Ernest (le fils) et Augustin (le petit-fils), se sont essayés à la peinture. Honnêtement, nous n’avons pas été fascinés par l’histoire, brièvement esquissée, de la dynastie Rouart. Seules quelques toiles ont retenu notre attention, les « Baigneurs sur la plage » d’Ernest notamment ; pour le reste, beaucoup de maladresses (en particulier chez le patriarche, Henri) et des coloris assez pompiers… l’argent et le carnet d’adresses ne font pas la légitimité!

Nous montons d’un étage, à la découverte des collections permanentes. Le battage médiatique qui a suivi la réouverture (le 26 mars) faisait la part belle à Gauguin ; si je me doutais que nous ne découvririons pas, à Pont-Aven, de tableaux de la période polynésienne ou des chefs d’œuvres comme « La Vision du Sermon », j’espérais quand même de belles surprises. Malheureusement, la collection est finalement assez réduite : quelques belles gravures (Cuno Amiet, Carl Moser) qui établissent un parallèle avec les estampes japonaises Ukiyo-e, des Maurice Denis et des Émile Bernard (magnifique « Madeleine au Bois d’Amour »), d’autres suiveurs de l’école de Pont-Aven, parmi lesquels Emile Jourdan, quelques Nabis, une salle « Gauguin » dans laquelle on peut admirer quelques gravures sur zinc, un joli pastel de Bretonnes et deux tableaux prêtés par le musée d’Orsay, et puis… c’est tout! Déjà?!

On mentionnera quand même le diaporama de cartes postales anciennes animées (la bonne idée du début de parcours), le pôle didactique autour de la gravure (trop statique, dommage), et la très bonne vidéo explicative qui permet de mieux comprendre la naissance de l’école de Pont-Aven autour de la personnalité de Gauguin, et les emprunts des uns aux autres (Gauguin se serait en fait inspiré du cadrage révolutionnaire des « Bretonnes dans la Prairie Verte », d’Émile Bernard, pour créer sa « Vision du Sermon »), les différentes influences, notamment celle de l’art asiatique avec les estampes japonaises, et les courants qui naîtront de ces recherches picturales, du synthétisme aux Nabis.

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Nous repartons un peu sur notre faim et surtout extrêmement déçus par l’accueil qui nous a été réservé (ou « pas » réservé, d’ailleurs). Autre exemple d’une attitude anormale de la part de l’équipe : dans l’une des salles, alors que nous nous interrogions sur le rectangle plus clair au centre d’un tableau d’Émile Jourdan (« Pont-Aven, la chapelle de Trémalo »), une médiatrice, debout dans un coin, nous regardait nous questionner sans mot dire. A peine nous étions-nous éloignés qu’elle s’est précipitée sur le couple âgé qui nous suivait, pour leur expliquer le pourquoi du comment de ce fameux rectangle blanc, le tout en chuchotant au cas où nos oreilles indiscrètes auraient pu capter une partie de ses explications. J’ai dû retourner vers elle pour lui demander de bien vouloir nous communiquer les précieuses informations… Inutile de préciser qu’à la boutique (comptoir unique avec l’accueil), et malgré nos achats, nous n’avons pas eu droit au moindre sourire.

Nous garderons donc un souvenir très mitigé de cet établissement dans lequel nous avons eu la nette impression de ne pas être bienvenus ; était-ce dû à notre âge? à nos chaussures de randonnée? Je suis en tout cas certaine d’une chose : aucun visiteur ne devrait avoir à se remettre en question au sortir d’un musée, quel que soit le contexte.

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Vue d’artiste de ma tête désappointée et fâchée (doux euphémismes!) à la fin de la visite.

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8 réflexions sur “Pont-Aven, par ses peintres.

  1. Bonjour,
    J’ai lu ton article une semaine après ma propre visite et je partage pas mal ta sensation. Pour l’amabilité du personnel moi j’ai eu plus de chance (enfin personne ne m’a proposé d’audioguide). Coup de chance l’expo temporaire temporaire m’a bien plu. Mais j’était très surprise de la pauvreté du fond permanent en proportion du battage médiatique, l’exposition temporaire représente près de 50% de la visite. De plus certaines décisions muséographiques m’ont laissée dubitatives. Par exemple pour certains tableaux assez grands aucun recul possible et pour certaines petite gravure elle étaient noyées dans un espace trop grand… Une déception aussi.

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  2. Finalement les médias ont fait plus de mal que de bien à ce petit établissement, en le présentant comme un « écrin pour Gauguin » unique en France…au final, on s’attend à bien mieux, et on est nécessairement déçu. Merci pour ton commentaire, isabelle! 🙂

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  3. Ravie de découvrir ton blog ! (En triant mes mails j’ai constaté que tu suis le mien depuis quelques semaines!).
    Maintenant je vais me plonger à tête reposée dans tes articles.
    A très vite !

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  4. Réponse Blog Le rat musée : réponse envoyée le 16 juin 2016
    Bonjour,
    Je me permets de vous contacter en tant que chargée de la communication du Musée de Pont-Aven. J’ai lu attentivement votre article sur le nouveau musée et vous adresse nos sincères excuses concernant l’accueil dont vous avez bénéficié et qui n’a pas semblé à la hauteur de vos espérances. Nous avons pour politique de tenir compte des remarques de nos visiteurs et, si j’ai bien compris, vous êtes venues quelques jours après l’ouverture du 26 mars dernier. Il se trouve que nous avons dû faire (et nous faisons toujours) face à une affluence record. Il nous a fallu quelques temps pour ajuster nos effectifs et nos services proposés aux publics (certains accessoires nous ont été livrés avec retard après l’ouverture : porte-parapluies, chaise roulante, poussette, etc.). Ainsi, deux personnes ont été recrutées pour renforcer l’équipe dont l’une est maintenant responsable de la remise des audioguides aux visiteurs. Ces derniers sont au nombre de 60 et pas toujours disponibles étant donné la fréquentation actuelle. Nos systèmes informatiques ont, eux aussi, nécessités des ajustements techniques, ce qui a parfois ralenti le flux à la billetterie et mis en difficulté nos agents d’accueil.
    Par ailleurs, je tiens à préciser que le Musée de Pont-Aven est consacré au courant de l’Ecole de Pont-Aven dont la figure majeure est Paul Gauguin. Cette période de sa création artistique ne comprend pas ses œuvres tahitiennes qui ont été produites après ses 5 séjours passés à Pont-Aven. Cela explique que vous n’en verrez pas dans le parcours de notre musée, il s’agit d’un choix lié à l’histoire et au projet scientifique du musée.
    Ce musée a été créé en 1985, sans collection. Plus de 30 ans plus tard, la collection compte plus de 300 peintures et en tout, 4500 œuvres et documents d’archives, acquises par dons, achats, legs et la plupart du temps avec l’aide de l’Association des Amis du Musée de Pont-Aven. Il est actuellement difficile d’accéder à l’achat d’œuvres de Paul Gauguin sachant les records de vente sur le marché de l’Art (une tableau s’est vendu à 300 millions d’euros en 2015). Présenter les deux œuvres de Paul Gauguin : Lavandières à Pont-Aven et Pont-Aven sous la neige est une chance inestimable pour nos visiteurs et notre musée. C’est en effet, une mission presque impossible de rassembler davantage d’œuvres de Paul Gauguin de la période qui nous concerne étant donné leurs valeurs d’assurance. Par ailleurs, vous avez pu découvrir les autres artistes qui ont gravité autour de lui et qui ne sont pas dénués d’intérêt.
    Le musée prépare actuellement des expositions dont je ne peux encore dévoiler le contenu mais qui j’espère suscitera votre intérêt et l’envie de nous rendre une autre visite, dans des conditions qui auront été améliorées et qui, je l’espère, vous satisferont.
    Muséalement vôtre,
    Camille Armandary,
    Chargée des expositions et de la communication

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    1. Bonjour Camille,
      Je vous remercie beaucoup pour votre réponse. Je comprends bien sûr tous les enjeux liés à la réouverture du nouveau musée ; ma critique ne visait pas les infrastructures mais bien le personnel. Être en rodage ne dispense pas de sourire ou au moins de dire bonjour! Quant aux audioguides, il en restait beaucoup, le rack de chargement était visible depuis l’accueil…
      En ce qui concerne les œuvres, c’est vraiment le petit nombre de toiles de Gauguin qui m’a surprise, après avoir lu tant d’articles centrés sur le maître, et non sur le reste des collections (qui sont d’ailleurs très intéressantes, notamment les eaux-fortes ; je pense à Cuno Amiet, par exemple).
      Ceci étant, j’ai apprécié ma visite, et je comprends tout à fait le contexte bien particulier qui ne pouvait qu’influencer notre perception. Nous reviendrons, c’est promis, découvrir les expos temporaires à venir. 🙂
      Il est en tout cas très agréable d’avoir un retour de votre part et de constater à quel point vous êtes investie dans votre belle mission, et combien vous vous portez parti-prenante de votre institution. Je vous souhaite beaucoup de visiteurs et de très beaux projets! 🙂

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