À la pointe de la mode!

Le Rat de Musée n’est pas une bête de mode, loin de là… disons que je m’habille toujours de la manière la plus pratique possible, à l’exception des occasions spéciales durant lesquelles, juchée sur mes talons, je m’efforce de garder l’équilibre! 🙂

Pour autant, l’histoire du costume m’a toujours fascinée ; et cela faisait plusieurs années déjà que j’attendais de découvrir le musée dédié aux pièces les plus surprenantes et les plus intéressantes des collections françaises : le palais Galliera. Située dans le 16ème arrondissement de Paris, cette bâtisse de style néo-Renaissance, tout en colonnes et sculptures, dévoile sa façade au milieu d’un square joliment fleuri, à deux pas du palais de Tokyo.

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Ce musée a été construit à la fin du 19ème siècle à la demande de la duchesse Galliera, qui souhaitait faire don à l’État français de sa riche collection d’art. Suite à une erreur de rédaction dans les papiers de donation, le palais fut légué à la ville de Paris, ce qui contraria fortement la riche duchesse… qui préféra alors confier sa collection au Palazzo Rosso de Gênes.  Néanmoins, et malgré le décès de la donatrice en 1888, le bâtiment fut achevé en 1894 ; d’abord musée de l’Art Industriel, puis salle d’exposition et de ventes, ce n’est qu’en 1977 que le lieu devint musée de la Mode et du Costume de la Ville de Paris. Ses collections (plus de 243 000 costumes et accessoires!) ne peuvent être présentées que ponctuellement, en raison de la fragilité des pièces. Ce n’est donc qu’à l’occasion des expositions temporaires régulièrement organisées que les costumes ont à nouveau l’opportunité de briller sous les projecteurs (briller étant tout à fait relatif, car l’éclairage très tamisé est étudié pour occasionner aussi peu de dommages que possible). En ce moment, et jusqu’au mois d’octobre, c’est à l’étude de l’Anatomie d’une collection que nous convie le musée…

L’exposition est brillamment conçue comme un voyage entre les époques, entre pièces fabuleuses portées par les plus grandes actrices et simples costumes de serviteur ou même de forçat!

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Le contraste entre atours somptueux et guenilles aux émouvantes reprises fonctionne à merveille, et on se surprend à s’attarder sur un tablier de bonne plutôt que sur un bonnet de vison, le premier titillant beaucoup plus l’imagination que le second : quelle jeune fille a serré autour de sa taille fine les cordons de ce tablier, un peu défraîchi maintenant, et pour aller servir quels maîtres? Les cartels, sans être exemplaires, apportent quelques informations utiles, notamment en ce qui concerne les vêtements historiques : petite chemise blanche brodée d’une minuscule couronne rouge pour le Dauphin, futur prisonnier du Temple, gilet de Napoléon ou extraordinaire manchon en plumes de la princesse Mathilde. Les quelques paires de chaussures disséminées au fil de l’exposition surprennent particulièrement par leur taille minuscule et leur étroitesse : des pieds d’enfant y rentreraient à peine aujourd’hui!

Les costumes des actrices et artistes de la Belle Époque m’ont également beaucoup plu : chaque pièce correspondait à merveille à la femme célèbre qui l’arborait, de Sarah Bernhardt à Mistinguett. Une autre salle (et quelques décennies) plus tard, en vraie fan d’Audrey Hepburn, c’est avec émotion que j’ai découvert les tenues spécialement créées pour elle par Givenchy.

Les noms illustres défilent et d’étonnantes créations se révèlent au détour d’une salle : ici une robe de cheveux griffée Maison Margiela, une robe « seins-obus » de chez Jean-Paul Gaultier, et bien sûr l’iconique « chapeau-chaussure » créé par Schiaparelli et Dali pour Gala, épouse et muse de ce dernier.

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Malheureusement (mais pour d’évidentes raisons de conservation), les photos sont interdites dans les quelques salles de présentation des collections ; je n’ai donc eu d’autre choix que d’illustrer cet article avec des clichés extraits du site Internet de la structure, mais aussi du livret « Anatomie d’une collection »… dans lequel j’ai tellement apprécié de retrouver le (très beau) texte d’ouverture de l’exposition que je vous en copie ici quelques extraits :

« Quand les engouements s’éteignent, quand les couturiers ne sont plus que le nom des griffes et des étiquettes qu’ils ont cousues, les écorces nées de leurs rêves demeurent. […] Au musée, les costumes, les vestiaires, les garde-robes ne s’accrochent plus aux portemanteaux de ceux qui les ont possédés. Pourtant, ils conservent la trace indestructible de leur souvenir. L’émotion d’un corps disparu, évanoui, persiste dans le creux des corsages coquillages. Le souffle d’un geste, la mémoire d’un mouvement sont des sédiments plus apparents qu’il n’y paraît. […] Intimes, sauvages, singulières, sans pagination ni mots, ces encyclopédies de l’être, aux feuilles de Nylon ou de soie, envahissent les rayons des réserves. Comme les livres sur la tranche, les vêtements rangés de profil font des placards et des dressings les bibliothèques romanesques dont les musées de mode sont les reliures en tissu. » (Olivier Saillard)

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Et vous, avez-vous déjà visité le palais de la Mode?

Quels créateurs vous inspirent?

Et pensez-vous, vous aussi, qu’un vêtement garde toujours l’empreinte de son propriétaire?

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« Force et intimité » : ma rencontre avec Paula Modersohn-Becker.

Les vacances sont déjà terminées pour moi… à peine de retour des Baléares (quelques articles sont en préparation sur mes découvertes muséales et patrimoniales à Majorque), j’ai fait un saut à Paris pour y découvrir les dernières exposition du Musée d’Art moderne : Albert Marquet et Paula Modersohn-Becker.

J’ai apprécié, sans plus, la rétrospective « Marquet, peintre du temps suspendu », qui met surtout l’accent sur les paysages déclinés par l’artiste au gré de ses voyages, tout en rappelant ses liens avec ses contemporains, notamment Matisse.

SAMSUNG CAMERA PICTURESEn Marquet, plus que le coloriste, c’est le dessinateur que j’admire ; la partie dédiée à ses croquis et à ses caricatures est d’ailleurs celle que j’ai préféré dans l’exposition.

Y consacrer un article entier ne me paraissait cependant pas pertinent, notamment parce que je voulais m’attarder davantage sur la rétrospective Paula Modersohn-Becker, une découverte et un immense coup de cœur, dont je voulais vous parler aujourd’hui.

C’est l’enthousiaste compte-rendu de visite d’une artiste avec qui je travaille en ce moment (elle se reconnaîtra certainement si elle passe par ici) qui m’a donné envie d’aller découvrir l’univers de cette peintre allemande née en 1876 et décédée en 1907, à l’âge de 31 ans, quelques jours seulement après la naissance de sa première fille. Une vie brève, mais marquée au sceau d’une immense sensibilité ; si, comme l’écrivait Paula, « l’intimité est l’âme du grand art », alors les tableaux réunis au Musée d’Art moderne jusqu’au 21 août témoignent du parcours d’une grande, très grande artiste.

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Première rétrospective française pour la première femme à s’être représentée nue, et à qui sera dédié le premier musée du monde entièrement consacré à une femme (ouvert à Brême, en 1927)… et, pour moi, première rencontre avec une artiste dont on ne m’avait jamais parlé pendant mes cinq années d’histoire de l’art ; cette exposition des premières fois, extrêmement bien documentée, adopte l’approche chronologique pour aborder le parcours de Paula Modersohn-Becker. Issue d’un milieu plutôt bourgeois, la jeune fille fait très vite le choix de la peinture, à Berlin puis à Worpswede, un village d’artistes où elle séjourne avec son amie sculptrice Clara Westhoff, et où toutes deux vont rencontrer le poète Rainer Maria Rilke. Ce dernier épousera Clara, mais ne cessera jamais d’éprouver des sentiments pour Paula. Un an tout juste après la mort de la jeune femme, décédée d’une embolie foudroyante une semaine après son accouchement, il lui consacrera une longue élégie, le « Requiem pour une amie ».

Paula épouse en 1901 le peintre Otto Modersohn, veuf depuis peu. Mais cette union ne la satisfait pas pleinement ; elle aspire à être libre, à créer sans entraves, et le quittera d’ailleurs, avant de le laisser revenir, un an avant sa mort. Paris, la ville des bohèmes et des artistes, l’attire irrésistiblement. Elle y séjournera quatre fois, et y rencontrera d’autres influences, Cézanne, les primitifs, Gauguin, qui la pousseront à s’échapper du réalisme au profit de la révélation de l’essence même des choses.

L’artiste représente souvent des natures mortes, des enfants à l’air grave, des maternités ; ces sujets en apparence classiques sont traités avec une liberté et une simplicité qui frappe le spectateur. Les codes sont nombreux dans ses tableaux, des oranges symboles de fertilité, aux fleurs qui s’épanouissent en arrière-plan, sans oublier la position des mains de ses modèles.

SAMSUNG CAMERA PICTURESDans son très bel ouvrage consacré à l’artiste, l’écrivaine Marie Darrieussecq (à qui on doit en partie l’exposition du MAM), décrit ainsi son travail : « Le soleil est toujours voilé sur ces tableaux. A cet endroit du monde, dehors, dans les bois et les champs, c’est la présence cotonneuse, assourdie mais puissante, de jeunes humaines debout sur la terre. Non pas à quoi rêvent les jeunes filles, mais ce qu’elles pensent. […] Cette pose un peu hiératique, sérieuse, le regard ailleurs, sera désormais la manière de Paula : une jeune fille grave porte un objet comme une offrande. Ni triomphe, ni malaise, ni érotisme délibéré. Ce ne sont pas des mondes d’angoisse ou de secret, mais des mondes de pensée. »

Marie Darrieussecq, « Être ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker », éditions POL, 2016.

J’ai adoré ce livre qui retrace avec beaucoup de sensibilité la courte existence de la jeune artiste, et je vous le recommande chaudement!

Paula se représente souvent elle-même, dans des autoportraits sans concession ; elle se peint nue à plusieurs reprises, et même, à 30 ans, le ventre gonflé comme une future mère… sauf qu’elle ne tombera véritablement enceinte que plusieurs mois plus tard!

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Le collier d’ambre qu’elle porte sur cette peinture était exposé dans une vitrine, avec de nombreuses photographies et documents plus ou moins intimes, et la présence de cet objet très personnel m’a beaucoup émue.

L’exposition dans son ensemble, bien pensée, très pertinente et suffisamment aérée, a emballé mon petit cœur de Rat! Mention spéciale au film final, qui résume le propos de l’exposition en l’illustrant d’images d’archives et « redonne sa voix » à Paula, par le biais d’une narratrice qui lit sa correspondance à la première personne ; de ces clichés en noir et blanc, de ces quelques mots tantôt ironiques, tantôt lyriques, on retiendra l’image d’une artiste plutôt que d’une épouse, d’une femme qui rêvait d’être mère mais qui mourut de le devenir, décédée prématurément mais déjà parvenue, peut-être, à sa maturité artistique.

 

Je referme cet article sur une autre citation de Marie Darrieussecq, qui pour moi résume à merveille l’être au monde de Paula Modersohn-Becker, cette artiste qui vient de prendre sa place dans mon petit Panthéon personnel : « Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur ‘être là’, leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction ».

N.B : toutes les photos illustrant cet article, à l’exception de celle du livre de Marie Darrieussecq, ont été prises à partir des cartes postales achetées lors de ma visite, les dispositifs de prise de vue étant interdits dans les deux expositions.

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