Promenade au(x) Jardins(s)…

« Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut »

Cicéron

Imogen Cunningham, Magnolia (1960)

Dimanche dernier, j’ai passé à Paris une journée dédiée au printemps, avec le festival de Holi au Jardin d’acclimatation, puis la visite de la toute nouvelle exposition du Grand Palais… un bol d’air frais, de verdure et de couleurs qui m’a fait le plus grand bien, et que je souhaitais aujourd’hui partager avec vous!

« Jardins » est une exposition riche et ambitieuse ; à mille lieues des habituelles monographies ou des expos thématiques le plus souvent chronologiques, il s’agirait plutôt d’un espace de réflexion et de contemplation, aussi dense et foisonnant qu’une haie de troènes, mais se laissant, assez étonnamment, parcourir avec simplicité. Une promenade digestive au jardin, en toute passivité? Bien au contraire!

L’éclectisme règne en maître sur le choix des œuvres et de leur présentation. Si on retrouve avec émerveillement les « stars » du genre (comment faire l’impasse sur les Nymphéas de Monet à Giverny, ou sur les Parterres de marguerites de Caillebotte?), la peinture est loin d’être le seul support de notre voyage immobile. L’imagination vagabonde se réjouira de la présence, dès l’entrée, d’un sublime fragment d’une fresque pompéienne en trompe-l’œil, idéal vestibule, délicieux préambule… presque aussitôt suivi d’un œuvre contemporaine signée Koîchi Kurita, fascinante Bibliothèque de sols composée d’échantillons maniaquement récoltés et présentés sous forme de carrés aux teintes subtilement nuancées. Entre ancien et moderne, entre chaos et harmonie, le ton est donné, la promenade peut commencer.

Peut-on, et doit-on, dompter la nature? Quelles interactions, pour l’Homme, avec ce microcosme qu’est le jardin, à la fois support de l’imaginaire et parcelle domestiquée? Le parcours interroge, mais n’impose aucune conclusion : libre au promeneur de s’attarder, rassuré, dans une portion de nature impeccablement maîtrisée, et de goûter aux charmes d’une perspective à la française, le long d’une allée au cordeau. Mais libre à lui, tout autant, de se laisser happer par la danse hypnotique des vrilles du potiron sur une bande vidéo de 1935 ; peut-être appréciera-t-il les Fleurs de Pâques d’Ernest Quost, et leur anarchique épanouissement coloré (a fortiori, il est probable que les Acanthes de Matisse, tout en envolées de papiers découpées, imprimeront durablement sa rétine) ; et peut-être aussi s’arrêtera-t-il avec fascination devant les Texturologies de Dubuffet, qui révèlent l’essence même de la nature, l’organique et sombre humus, source d’une vie difficile à apprivoiser.

L’Homme a toujours cherché à classifier, à organiser et à répertorier la nature qu’il côtoie : les herbiers, les xylothèques (« bibliothèques de bois »), les reproductions en cire (notamment l’impressionnant « carporama » de Robillard d’Argentelle), et même en pierres précieuses (les parures de chez Van Cleef et Arpels!) sont là pour en témoigner…

Fruits en cire

Mais, parfois, il avoue son impuissance face à la beauté qu’il préfère ressentir plutôt qu’analyser. C’est alors que les chefs-d’œuvre se révèlent : Albrecht Dürer, dont le Bouquet de Violettes n’a pas pris une ride depuis le XVème siècle, Odilon Redon et sa Branche Jaune, Gerhrard Richter et son Jour d’Été… La nature elle-même se transforme, à certaines occasions, en œuvre d’art ; il n’y a qu’à admirer les Papiers de Provence de Lionel Estève ou les monticules de pollen amassés avec patience par Wolfgang Laib pour composer Les montagnes où l’on ne grimpe pas.

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L’Homme alors, s’apprête à céder la place : quel message nous adresse donc le Vieux Jardinier qui pose, frustre et épuisé, et pourtant tellement touchant de simplicité, dans l’œuvre éponyme d’Émile Claus, ses larges pieds nus solidement campés sur le sol de la terrasse? Plus loin dans l’exposition, serait-ce son descendant qui a oublié au jardin une paire de galoches? La nature déjà s’en est emparé, colonisant lacets et empeigne ; bientôt, elles auront disparu… et leur sort ne peut que nous sembler familier.

Vous l’aurez compris, voilà une exposition dont je me suis délectée. Certains lui ont reproché son côté « fouillis », et, c’est vrai, je me suis trompée deux fois de sens dans le parcours… mais qui ne s’est jamais égaré, même très momentanément, au cours d’une promenade dans la nature? Cela fait partie du charme! D’autres ont pointé du doigt le manque d’informations des cartels, et là encore, j’aurai tendance à aller dans leur sens, pour la simple et bonne raison que lorsque le sujet me plaît, il n’y a jamais assez d’explications pour satisfaire ma curiosité… ceci dit, les audioguides trouvent aussi leur raison d’être dans ces omissions volontaires.

Pour conclure cet article, petit focus sur une œuvre que j’ai adoré découvrir au sein de ce parcours d’une extrême richesse : la Grotta Azzurra de Jean-Michel Othoniel, une installation composée de miroitantes briques de verre bleu, écrin précieux d’une fontaine aux deux vasques rondes, d’où ruisselle une eau cristalline et gazouillante. Un vrai coup de cœur pour le Rat!

Grotta Azzurra

« Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre ».

Jacques Delille.

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Marathon parisien – épisode 3!

Suite et fin de notre escapade parisienne, avec la découverte de la merveilleuse exposition « Icônes de l’art moderne » à la Fondation Louis Vuitton! Je m’y prends un peu tard, je le sais bien, pour ce compte-rendu ; malgré une prolongation de deux semaines par rapport au planning initial, la présentation de la collection Chtchoukine s’achèvera… demain, le 5 mars! Le bilan est impressionnant : depuis son ouverture au public le 22 octobre, cette exposition unique a déjà été vue par plus d’un million de visiteurs, dont certains, surtout cette dernière semaine, n’ont pas hésité à prendre d’assaut la Fondation dès sept heures du matin (il paraît même que le petit déjeuner était offert aux courageux…). Il était donc grand temps que je vous raconte notre expérience!

Après notre visite à Hergé au Grand Palais (à lire juste ici), et un déjeuner sur le pouce, nous longeons les grilles du Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne, à la recherche de la Fondation. Soudain, tranchant sur les différentes nuances de vert et de marron des grilles ou des arbres qui nous entourent, un berlingot aux multiples facettes colorées se dresse à l’horizon. Rhabillée par Daniel Buren, l’architecture de Frank Gehry évoque un bouton de rose lentement effeuillé à mesure qu’il s’élève vers le ciel, ou une chrysalide qui se fendille sous l’impulsion de son occupant…

Si L’Observatoire de la Lumière, installation in situ de Daniel Buren composée de filtres colorés (qui se superposeront aux verrières jusqu’au mois d’avril), a pu déplaire aux puristes, je trouve pour ma part que l’intervention de l’artiste a sublimé le bâtiment ; les longues files de visiteurs qui serpentent au pied de la Fondation se mirent dans ses reflets changeants… oublieux, pour quelques instants au moins, de la longue attente que tous doivent subir, malgré les horaires mentionnés sur les billets achetés en ligne.

Après la queue, et une fois les sacs déposés au vestiaire, l’exploration peut commencer! Bien que la Fondation ait acquis un certain nombre d’œuvres présentées à tour de rôle ou installées à divers endroits stratégiques (on pense notamment aux commandes passées à Olafur Eliasson, Elsworth Kelly ou encore Adrian Villar Rojas, dont l’installation massive prend le frais sur la terrasse, mutant lentement au fil des aléas climatiques), ce sont bien les expositions temporaires qui font sa singularité et son succès… ou pas, puisque la Collection Chtchoukine est en fait la première à réellement faire le buzz.

À l’intérieur de l’exposition, le parcours est relativement sobre : pas de couleurs trop vives et des cartels discrets, le but étant bien de présenter les œuvres le plus justement possible… et celles-ci se suffisent largement à elles-mêmes, ô combien. Outre la chronologie du fil conducteur, les commissaires ont choisi de s’intéresser à la figure du collectionneur et mécène russe Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, détaillant son parcours, ses relations, mais aussi et surtout ses interrogations esthétiques et artistiques. On le découvre ainsi en amateur d’art déjà éclairé, mais conscient de ne pas posséder toutes les clés nécessaires à l’interprétation des œuvres audacieuses produites par les peintres les plus avant-gardistes du temps, Picasso en tête, dont les toiles lui donnaient l’impression de « mâcher du verre pilé ».

La vidéo diffusée sur le grand mur incurvé de la salle de projection nous a laissés plus que perplexes, le Rat Prof et moi… est-ce le choix des acteurs ou celui de la mise en scène, ou bien les intermèdes dansés? Toujours est-il que nous n’avons pas adhéré au message…

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En ce qui concerne les cent trente tableaux présentés… que dire devant tant de chefs-d’œuvres, et surtout devant l’incroyable talent des maîtres rassemblés? De la beauté calme et solaire d’un jardin épanoui sous les touches délicates de Monet, à l’écho fantastique des couleurs de Matisse, en passant par les volumes aigus des nus de Picasso, le dépaysement est total, et le régal complet! Un petit bémol tout personnel, avec la conclusion de l’exposition, en accord avec la chronologie, mais moins avec mes affinités : les suprématismes et les avant-gardes russes (cela reste, encore une fois, marqué au sceau de ma propre subjectivité.). 20161212_160015Dans cette section en particulier, je dois avouer que j’ai été frappée par la complexité des cartels… dans l’ensemble de l’exposition d’ailleurs, la médiation est quasiment absente, et très discriminante lorsqu’on la découvre, puisqu’elle s’adresse de toute évidence à un public averti. On ne peut que déplorer cet état de fait auquel il aurait pourtant été très facile de remédier. Les visites guidées et l’application existent, certes, mais sont loin de suffire face aux singularités des différents publics potentiels (je pense aux enfants, à tout hasard.)… Dommage!

Je vous laisse sur un petit diaporama qui ne saurait, bien sûr, rendre toute la beauté de cette présentation unique, mais vous donnera peut-être une idée de l’expérience esthétique unique dans laquelle je me suis immergée avec bonheur.

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Et vous? Avez-vous eu la chance d’admirer cette exposition? Qu’en avez-vous pensé?

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Manger au musée?

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Hannah Rothstein, Série « Thanksgiving Special »

La fin de l’hiver signifiant pour moi le retour en force des visiteurs (et des projets) dans le musée que je dirige, j’ai donc un peu déserté les autres institutions culturelles pour me focaliser sur le bon fonctionnement de la mienne! Comme je n’oublie pas le blog pour autant, entre deux révisions de concours, j’ai pensé vous proposer aujourd’hui un article quelque peu atypique, sur le thème de la nourriture au musée. L’idée m’est venue au cours d’un goûter d’anniversaire, que nous organisons au moins une fois par semaine dans ma petite structure : alors que je découpais le gâteau, l’un des petits m’a demandé s’ils avaient le droit de manger, « parce que normalement, dans un musée, c’est interdit! »

Le débat était lancé, et même si avec des bouts de chou de six ans, il ne pouvait pas aller très loin, j’en ai profité pour refaire un peu le tour de la question. Quelle est la place de la nourriture au musée? Cantonnée aux cafés-restaurants et à la boutique ou, plus audacieuse, s’imposant en salle d’exposition?

Dans presque tous les musées se trouve un point ravitaillement, un petit café, ou à défaut un espace dans lequel il est permis de consommer de la nourriture ; s’il est souvent vedette en boutique ou au restaurant du musée, le comestible se fait en revanche beaucoup plus discret dans les espaces d’exposition. Certains établissement surfent allègrement sur la vague du marketing en proposant des desserts appétissants aux couleurs des tableaux célèbres, de la soupe à la tomate de Warhol au chocolat chaud « à la Jeff Koons », servi dans une tasse d’un kitsch absolu. Quant aux produits dérivés des boutiques, inutile de s’étendre sur le fabuleux éventail de propositions, du thé aux pâtes alimentaires en passant par les bonbons gélifiés (les enseignes installées au cœur du château de Versailles en sont un très bon exemple).

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Le « Mondrian Cake » par Caitlin Freeman : un dessert spécialement conçu pour la cafétéria du San Francisco Museum of Modern Art.

En salle d’exposition, en revanche, nourriture et boisson ne sont plus les bienvenus, en témoignent souvent les affichages sévères à l’entrée. Les raisons d’une telle politique sont évidentes : l’entretien du musée, tout d’abord, qui n’est déjà pas une mince affaire quelle qu’en soit la superficie, mais aussi et surtout la conservation des œuvres. Un joli petit bronze de Degas ou un nu de marbre risquent fort de pâtir d’un contact un peu fortuit avec un esquimau au chocolat ou des doigts tout poisseux de caramel…et ne parlons même pas des boissons, qu’un mouvement un peu maladroit suffit à faire gicler partout. Formés à anticiper ces menaces, les conservateurs de musées « traditionnels », qui considèrent la nourriture comme un ennemi des œuvres, sont pourtant de plus en plus nombreux à l’heure actuelle à prêter l’oreille au chant des sirènes des nouvelles médiations. Manger au musée, quelle drôle d’idée… et pourtant, cette approche ludique et interactive, qui titille les sens, est en passe de révolutionner notre façon d’aborder l’art.

Toucher une œuvre, c’est en quelque sorte en prendre possession : pour quelques secondes, le visiteur devenu acteur acquiert la possibilité d’interagir avec ce qu’il se contente d’habitude de regarder. A fortiori, goûter un élément, c’est l’assimiler physiquement, dans tous les sens du terme : une véritable inversion des rôles! Dans la démarche de sollicitation des sens, d’abord développée à destination des publics en situation de handicap, puis largement popularisée au musée, le goût assume son rôle de sens « social » ; alors que la vue et l’ouïe s’expérimentent en solitaire, la nourriture se partage bien souvent, autour d’une table et en groupe.

En outre, et suivant le fameux « Je suis ce que je mange », la nourriture est un marqueur culturel extrêmement important, qui définit notre appartenance à une communauté, à une religion, voire même à une classe sociale. Ce qui répugne à un Occidental sera ainsi savouré comme un mets de choix par un Asiatique, de même qu’un plat défini comme tabou par une religion sera apprécié au quotidien par les membres d’une autre communauté. Le musée, en tant qu’institution culturelle, se doit de détailler et d’expliciter ces différentes pratiques afin d’en permettre la compréhension, voire l’appropriation, par les visiteurs.

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J’avais l’embarras du choix pour illustrer mon propos… et j’ai choisi l’option soft.

Comme souvent (comme toujours?), ce sont les musées américains et anglo-saxons qui ont ouvert la voie aux innovations, en utilisant la nourriture comme un élément muséographique tout aussi parlant, voire plus, qu’une maquette ou qu’une projection vidéo. Au National Museum of the American Indian, à Washington, le visiteur a ainsi la possibilité de goûter aux plats traditionnels de la cuisine indienne, comme les tamales (galettes à la farine de maïs) préparées devant lui. D’autres institutions culturelles assument également leur rôle éducatif en organisant des ateliers apprenant à mieux consommer : l’American Natural History Museum de New York propose ainsi des stages de cuisine et de dégustation aux plus jeunes.

BFM_Logo_NoWarningEnfin, certains musées sont quant à eux entièrement dédiés à la nourriture, du classique « Alimentarium » de Vevey, en Suisse (premier musée « alimentaire » du monde, ouvert en 1985), au plus délirant « Museum of Burnt Foods » situé à Arlington dans le Massachusetts, en passant par le MOFAD (Museum of Food and Drink) de Brooklyn, qui prend son rôle éducatif très au sérieux. Au « ChocoStory », le musée du chocolat de Bruges, le visiteur assiste à la fabrication de pralines qu’il peut ensuite goûter, avant de se soumettre à un test déterminant son chocolat préféré. Le musée de la Glace, à Bologne, le Musée des Ramen à Tokyo ou encore le musée du Pain à Breia au Portugal, où le visiteur est invité à fabriquer sa propre baguette, fonctionnent sur le même modèle.

Enfin, je ne pouvais conclure ce très bref panorama sans aborder quelques œuvres entièrement comestibles, qui accèdent sans conteste, protégées par leur statut artistique, aux salles des plus grands musées du monde. Des paysages de Carl Warner aux installations mises en scène et photographiées par Sarah Anne Ward, en passant par les tableaux en toasts de Maurice Bennett ou les « repas de bonbons » de Jesse Gabe…les artistes n’ont pas fini de jouer avec la nourriture! Bon appétit!

 

Et vous, pensez-vous que la nourriture ait sa place au musée? Et quelles œuvres aimeriez-vous y déguster?