Promenade au(x) Jardins(s)…

« Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut »

Cicéron

Imogen Cunningham, Magnolia (1960)

Dimanche dernier, j’ai passé à Paris une journée dédiée au printemps, avec le festival de Holi au Jardin d’acclimatation, puis la visite de la toute nouvelle exposition du Grand Palais… un bol d’air frais, de verdure et de couleurs qui m’a fait le plus grand bien, et que je souhaitais aujourd’hui partager avec vous!

« Jardins » est une exposition riche et ambitieuse ; à mille lieues des habituelles monographies ou des expos thématiques le plus souvent chronologiques, il s’agirait plutôt d’un espace de réflexion et de contemplation, aussi dense et foisonnant qu’une haie de troènes, mais se laissant, assez étonnamment, parcourir avec simplicité. Une promenade digestive au jardin, en toute passivité? Bien au contraire!

L’éclectisme règne en maître sur le choix des œuvres et de leur présentation. Si on retrouve avec émerveillement les « stars » du genre (comment faire l’impasse sur les Nymphéas de Monet à Giverny, ou sur les Parterres de marguerites de Caillebotte?), la peinture est loin d’être le seul support de notre voyage immobile. L’imagination vagabonde se réjouira de la présence, dès l’entrée, d’un sublime fragment d’une fresque pompéienne en trompe-l’œil, idéal vestibule, délicieux préambule… presque aussitôt suivi d’un œuvre contemporaine signée Koîchi Kurita, fascinante Bibliothèque de sols composée d’échantillons maniaquement récoltés et présentés sous forme de carrés aux teintes subtilement nuancées. Entre ancien et moderne, entre chaos et harmonie, le ton est donné, la promenade peut commencer.

Peut-on, et doit-on, dompter la nature? Quelles interactions, pour l’Homme, avec ce microcosme qu’est le jardin, à la fois support de l’imaginaire et parcelle domestiquée? Le parcours interroge, mais n’impose aucune conclusion : libre au promeneur de s’attarder, rassuré, dans une portion de nature impeccablement maîtrisée, et de goûter aux charmes d’une perspective à la française, le long d’une allée au cordeau. Mais libre à lui, tout autant, de se laisser happer par la danse hypnotique des vrilles du potiron sur une bande vidéo de 1935 ; peut-être appréciera-t-il les Fleurs de Pâques d’Ernest Quost, et leur anarchique épanouissement coloré (a fortiori, il est probable que les Acanthes de Matisse, tout en envolées de papiers découpées, imprimeront durablement sa rétine) ; et peut-être aussi s’arrêtera-t-il avec fascination devant les Texturologies de Dubuffet, qui révèlent l’essence même de la nature, l’organique et sombre humus, source d’une vie difficile à apprivoiser.

L’Homme a toujours cherché à classifier, à organiser et à répertorier la nature qu’il côtoie : les herbiers, les xylothèques (« bibliothèques de bois »), les reproductions en cire (notamment l’impressionnant « carporama » de Robillard d’Argentelle), et même en pierres précieuses (les parures de chez Van Cleef et Arpels!) sont là pour en témoigner…

Fruits en cire

Mais, parfois, il avoue son impuissance face à la beauté qu’il préfère ressentir plutôt qu’analyser. C’est alors que les chefs-d’œuvre se révèlent : Albrecht Dürer, dont le Bouquet de Violettes n’a pas pris une ride depuis le XVème siècle, Odilon Redon et sa Branche Jaune, Gerhrard Richter et son Jour d’Été… La nature elle-même se transforme, à certaines occasions, en œuvre d’art ; il n’y a qu’à admirer les Papiers de Provence de Lionel Estève ou les monticules de pollen amassés avec patience par Wolfgang Laib pour composer Les montagnes où l’on ne grimpe pas.

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L’Homme alors, s’apprête à céder la place : quel message nous adresse donc le Vieux Jardinier qui pose, frustre et épuisé, et pourtant tellement touchant de simplicité, dans l’œuvre éponyme d’Émile Claus, ses larges pieds nus solidement campés sur le sol de la terrasse? Plus loin dans l’exposition, serait-ce son descendant qui a oublié au jardin une paire de galoches? La nature déjà s’en est emparé, colonisant lacets et empeigne ; bientôt, elles auront disparu… et leur sort ne peut que nous sembler familier.

Vous l’aurez compris, voilà une exposition dont je me suis délectée. Certains lui ont reproché son côté « fouillis », et, c’est vrai, je me suis trompée deux fois de sens dans le parcours… mais qui ne s’est jamais égaré, même très momentanément, au cours d’une promenade dans la nature? Cela fait partie du charme! D’autres ont pointé du doigt le manque d’informations des cartels, et là encore, j’aurai tendance à aller dans leur sens, pour la simple et bonne raison que lorsque le sujet me plaît, il n’y a jamais assez d’explications pour satisfaire ma curiosité… ceci dit, les audioguides trouvent aussi leur raison d’être dans ces omissions volontaires.

Pour conclure cet article, petit focus sur une œuvre que j’ai adoré découvrir au sein de ce parcours d’une extrême richesse : la Grotta Azzurra de Jean-Michel Othoniel, une installation composée de miroitantes briques de verre bleu, écrin précieux d’une fontaine aux deux vasques rondes, d’où ruisselle une eau cristalline et gazouillante. Un vrai coup de cœur pour le Rat!

Grotta Azzurra

« Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre ».

Jacques Delille.

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« Force et intimité » : ma rencontre avec Paula Modersohn-Becker.

Les vacances sont déjà terminées pour moi… à peine de retour des Baléares (quelques articles sont en préparation sur mes découvertes muséales et patrimoniales à Majorque), j’ai fait un saut à Paris pour y découvrir les dernières exposition du Musée d’Art moderne : Albert Marquet et Paula Modersohn-Becker.

J’ai apprécié, sans plus, la rétrospective « Marquet, peintre du temps suspendu », qui met surtout l’accent sur les paysages déclinés par l’artiste au gré de ses voyages, tout en rappelant ses liens avec ses contemporains, notamment Matisse.

SAMSUNG CAMERA PICTURESEn Marquet, plus que le coloriste, c’est le dessinateur que j’admire ; la partie dédiée à ses croquis et à ses caricatures est d’ailleurs celle que j’ai préféré dans l’exposition.

Y consacrer un article entier ne me paraissait cependant pas pertinent, notamment parce que je voulais m’attarder davantage sur la rétrospective Paula Modersohn-Becker, une découverte et un immense coup de cœur, dont je voulais vous parler aujourd’hui.

C’est l’enthousiaste compte-rendu de visite d’une artiste avec qui je travaille en ce moment (elle se reconnaîtra certainement si elle passe par ici) qui m’a donné envie d’aller découvrir l’univers de cette peintre allemande née en 1876 et décédée en 1907, à l’âge de 31 ans, quelques jours seulement après la naissance de sa première fille. Une vie brève, mais marquée au sceau d’une immense sensibilité ; si, comme l’écrivait Paula, « l’intimité est l’âme du grand art », alors les tableaux réunis au Musée d’Art moderne jusqu’au 21 août témoignent du parcours d’une grande, très grande artiste.

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Première rétrospective française pour la première femme à s’être représentée nue, et à qui sera dédié le premier musée du monde entièrement consacré à une femme (ouvert à Brême, en 1927)… et, pour moi, première rencontre avec une artiste dont on ne m’avait jamais parlé pendant mes cinq années d’histoire de l’art ; cette exposition des premières fois, extrêmement bien documentée, adopte l’approche chronologique pour aborder le parcours de Paula Modersohn-Becker. Issue d’un milieu plutôt bourgeois, la jeune fille fait très vite le choix de la peinture, à Berlin puis à Worpswede, un village d’artistes où elle séjourne avec son amie sculptrice Clara Westhoff, et où toutes deux vont rencontrer le poète Rainer Maria Rilke. Ce dernier épousera Clara, mais ne cessera jamais d’éprouver des sentiments pour Paula. Un an tout juste après la mort de la jeune femme, décédée d’une embolie foudroyante une semaine après son accouchement, il lui consacrera une longue élégie, le « Requiem pour une amie ».

Paula épouse en 1901 le peintre Otto Modersohn, veuf depuis peu. Mais cette union ne la satisfait pas pleinement ; elle aspire à être libre, à créer sans entraves, et le quittera d’ailleurs, avant de le laisser revenir, un an avant sa mort. Paris, la ville des bohèmes et des artistes, l’attire irrésistiblement. Elle y séjournera quatre fois, et y rencontrera d’autres influences, Cézanne, les primitifs, Gauguin, qui la pousseront à s’échapper du réalisme au profit de la révélation de l’essence même des choses.

L’artiste représente souvent des natures mortes, des enfants à l’air grave, des maternités ; ces sujets en apparence classiques sont traités avec une liberté et une simplicité qui frappe le spectateur. Les codes sont nombreux dans ses tableaux, des oranges symboles de fertilité, aux fleurs qui s’épanouissent en arrière-plan, sans oublier la position des mains de ses modèles.

SAMSUNG CAMERA PICTURESDans son très bel ouvrage consacré à l’artiste, l’écrivaine Marie Darrieussecq (à qui on doit en partie l’exposition du MAM), décrit ainsi son travail : « Le soleil est toujours voilé sur ces tableaux. A cet endroit du monde, dehors, dans les bois et les champs, c’est la présence cotonneuse, assourdie mais puissante, de jeunes humaines debout sur la terre. Non pas à quoi rêvent les jeunes filles, mais ce qu’elles pensent. […] Cette pose un peu hiératique, sérieuse, le regard ailleurs, sera désormais la manière de Paula : une jeune fille grave porte un objet comme une offrande. Ni triomphe, ni malaise, ni érotisme délibéré. Ce ne sont pas des mondes d’angoisse ou de secret, mais des mondes de pensée. »

Marie Darrieussecq, « Être ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker », éditions POL, 2016.

J’ai adoré ce livre qui retrace avec beaucoup de sensibilité la courte existence de la jeune artiste, et je vous le recommande chaudement!

Paula se représente souvent elle-même, dans des autoportraits sans concession ; elle se peint nue à plusieurs reprises, et même, à 30 ans, le ventre gonflé comme une future mère… sauf qu’elle ne tombera véritablement enceinte que plusieurs mois plus tard!

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Le collier d’ambre qu’elle porte sur cette peinture était exposé dans une vitrine, avec de nombreuses photographies et documents plus ou moins intimes, et la présence de cet objet très personnel m’a beaucoup émue.

L’exposition dans son ensemble, bien pensée, très pertinente et suffisamment aérée, a emballé mon petit cœur de Rat! Mention spéciale au film final, qui résume le propos de l’exposition en l’illustrant d’images d’archives et « redonne sa voix » à Paula, par le biais d’une narratrice qui lit sa correspondance à la première personne ; de ces clichés en noir et blanc, de ces quelques mots tantôt ironiques, tantôt lyriques, on retiendra l’image d’une artiste plutôt que d’une épouse, d’une femme qui rêvait d’être mère mais qui mourut de le devenir, décédée prématurément mais déjà parvenue, peut-être, à sa maturité artistique.

 

Je referme cet article sur une autre citation de Marie Darrieussecq, qui pour moi résume à merveille l’être au monde de Paula Modersohn-Becker, cette artiste qui vient de prendre sa place dans mon petit Panthéon personnel : « Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur ‘être là’, leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction ».

N.B : toutes les photos illustrant cet article, à l’exception de celle du livre de Marie Darrieussecq, ont été prises à partir des cartes postales achetées lors de ma visite, les dispositifs de prise de vue étant interdits dans les deux expositions.

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Au LAM, la beauté brute.

Le Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Lille métropole…je rêvais depuis longtemps d’y planifier une visite, sans avoir eu jusqu’à présent l’opportunité de la concrétiser. L’exposition « Modigliani, L’œil Intérieur » qui y est programmée jusqu’au 5 juin m’a fourni l’occasion idéale pour pousser les portes de cette merveilleuse institution culturelle…

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Le LAM est le fruit de l’importante donation d’un couple de collectionneurs, Jean et Geneviève Masurel, qui souhaitaient léguer leurs quelques deux cents œuvres d’art moderne à un musée du nord de la France…sous réserve que celui-ci se dote d’un parc de sculptures et d’un service pédagogique. Le choix se porte sur Villeneuve d’Ascq où l’on décide de construire une structure nouvelle dédiée à l’art moderne et contemporain, un vrai pôle culturel dont la vocation est bien évidemment de dynamiser l’aire urbaine autour de Lille. Inauguré en 1983, le bâtiment de briques aux toits en sheds échelonnés, signé Roland Simounet, se fond remarquablement dans la verdure qui l’environne. On y pénètre par un patio qui facilite la transition entre l’espace du dehors et celui, très épuré et rigoureusement articulé, du dedans : l’horizontalité règne en maîtresse sur la structure, qui, en 2009, se dote sur le flanc est d’une extension spécialement conçue par l’architecte Manuelle Gautrand. Cette addition bétonnée percée de moucharabiehs accueille aujourd’hui l’une des plus belles collections d’art brut de France, quatre mille pièces collectées par l’association L’Aracine.

A rebours de mon propre parcours de visite, puisque j’ai débuté ma visite par l’exposition Modigliani, intéressons-nous d’abord aux collections d’une grande richesse qu’abrite le LAM. La donation Masurel, à l’origine de la création, fait la part belle aux cubistes, avec des Braque, des Picasso ou des Juan Gris tout à fait caractéristiques des prémices du mouvement ; des Miro, des Dubuffet ou des Léger (magnifique « Femme au bouquet ») se côtoient sans se gêner. Peu sensible à l’art moderne, le Rat a néanmoins passé un beau moment contemplatif dans les espaces conçus comme autant de « machines à voir » par l’architecte. L’interpénétration intérieur/extérieur, matérialisée par la grande baie vitrée de la salle du fond, se ressent aussi dans les volumes qui se dilatent ou s’étrécissent à mesure que l’on y déambule.

La plupart des salles d’exposition réservées à l’art contemporain étaient fermées le jour de ma venue, et c’est un gros regret de ne pas avoir ne serait-ce qu’entrevu l’installation de Buren ou la grosse carte de France en peluches d’Annette Messager. J’ai en revanche pu savourer la perfection de l’outre-noir devant une œuvre de Soulages, sourire devant les lièvres boxeurs de Barry Flanagan, et chercher la meilleure perspective pour appréhender dans son ensemble l’arc-en-ciel des « Perfect Vehicles » d’Allan Mc Collum.

Indubitablement, c’est la section consacrée à l’art brut qui m’a retenu le plus longtemps. Je ne me dépars pas de ma fascination pour « l’art des fous », comme on l’appelait il y a encore peu de temps, et l’émotion que j’éprouve devant les créations d’une Aloïse Corbaz ou d’un Théo Wiesen est toujours aussi forte. J’admire surtout le fait que ces « illettrés de l’art », autodidactes et inconnus pour la plupart, soient parvenus à exprimer leur besoin de créer, au-delà des barrières normatives. Surmontant les obstacles matériels (pénurie ou mauvaise qualité des matériaux, interdictions…), et en dépit des contingences qui les avaient parfois placés derrière les barreaux d’une prison ou d’un asile d’aliénés, ces obscurs génies ont fait, envers et contre tout, acte d’existence. Entre minutie presque maniaque, prophéties illuminées, délires de persécution ou sculptures à peine ébauchées, taillées dans le vif comme pour exorciser on ne sait quels démons, le panorama proposé (rassemblé entre 1945 et 1996, d’abord par Jean Dubuffet puis par l’association l’Aracine) est impressionnant de diversité et de beauté…brute.

 

Au fil de ma balade au gré des courants de l’histoire de l’art, officielle ou non, j’ai énormément apprécié la découverte de cet établissement, que je n’imaginais pas si riche.

Et l’exposition Modigliani, but premier de ma visite, qu’en ai-je donc pensé? Je connaissais bien sûr l’artiste, pour avoir côtoyé, au cours de mes études d’histoire de l’art, ses belles odalisques aux cous démesurés et aux grands yeux rêveurs en amande…mais l’exposition m’a dévoilé de nombreuses facettes supplémentaires, notamment le travail de sculpteur de l’artiste, qui, fraîchement débarqué d’Italie, s’installe au cœur de Montmartre pour y travailler la pierre et le bois aux côtés de Constantin Brancusi.SAMSUNG CAMERA PICTURES Des problèmes pulmonaires, combinés à des réalisations qu’il juge inabouties et qui ne le satisfont pas, le poussent à se tourner vers la peinture. Ses différentes sources d’inspiration, des Cyclades à l’Égypte en passant par le Cambodge ou l’Afrique noire, sont mises en relation, au cœur de l’exposition, avec les réalisations qu’elles ont influencé. Les comparaisons établies sont fascinantes! Le parcours s’oriente surtout en fonction des personnalités côtoyées par Modigliani, qu’il s’agisse des autres artistes, des commanditaires ou des marchands d’art dont il a pu faire le portrait. La création de ce style reconnaissable entre tous, mélange d’individualisation et d’idéalisation de son sujet, est évoquée au fur et à mesure que la personnalité de l’artiste se construit, forte de sa différence. La mort prématurée du peintre, suivi dans la tombe par sa jeune compagne enceinte, qui se défenestre le lendemain de son décès, met un point final aux recherches artistiques de ce précurseur. En peu d’années, et grâce à un rythme de production soutenu, il sera parvenu à imposer sa vision d’une peinture comme un miroir de l’âme, à la fois de l’artiste et du sujet, dont il représentait d’ailleurs souvent les yeux sans pupille, tournés vers leur secret intérieur…

 

J’espère que cet article vous aura donné envie de découvrir le LAM et les trésors qui s’y cachent! En bonus, quelques photos du parc de sculptures, où l’on peut notamment admirer « La Croix du Sud » de Calder…

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Le Roi est mort!

Après un long week-end riche en découvertes, je trouve enfin le temps de me poser un peu et de vous parler de notre visite à Versailles! Le domaine royal est un endroit que je connais plutôt bien, du fait de sa proximité géographique avec la maison de mes parents ; ils nous y ont fréquemment emmenés, mon frère et moi, dans notre enfance, et j’ai eu l’occasion d’y retourner ensuite pour admirer les exposition d’art contemporain (Joana Vasconcelos notamment). C’était en revanche une première pour le Rat-Prof, et dans un contexte spécial : grâce à sa participation au MOOC (cours en ligne) organisé par le Château et Orange à l’occasion de l’exposition temporaire « Le Roi est mort », il a remporté deux pass pour l’intégralité du domaine, et bien sûr pour l’exposition. Hommage au tricentenaire de la mort de Louis XIV, « Le Roi est mort » a été dûment relayée sur tous les réseaux sociaux ; à noter aussi la réalisation d’un site qui apporte beaucoup d’informations supplémentaires (à découvrir ici).

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©Château de Versailles

Malheureusement, parc, jardins et Trianon étaient fermés à cause des violentes rafales de vent, qui soufflait en tempête ce jour-là : une petite déception dès l’arrivée, mais que nous avons vite surmontée en arpentant les corridors du château, en direction de l’exposition…

L’œil du Rat :

Le sujet (les codes et les rituels funéraires, le deuil à la cour…) ne me semblait pas très facile à traiter, et j’avoue que j’étais assez curieuse de découvrir le résultat. On pénètre dans l’espace d’exposition par un escalier tendu de noir, sur fond de musique funèbre, pour déboucher sur la première salle, occupée par un baldaquin également noir, sous lequel le corps était exposé pour y être veillé : une vision impressionnante, qui force le respect et l’humilité, et prépare le visiteur à son cheminement dans l’exposition.

Petit rappel du contexte : nous sommes en août 1715, Louis XIV a 76 ans ; une grande faiblesse, puis des rougeurs aux jambes, font hésiter les médecins sur la conduite à tenir…jusqu’à ce que l’on identifie une gangrène, qui progresse rapidement, et noircit tout le côté gauche du corps. Après 73 ans de règne, le Roi Soleil s’apprête à s’éteindre…

Les pièces suivantes (dix salles en tout), vont détailler les étapes, du diagnostic au décès, en passant par les improbables tentatives des médecins, et même des charlatans, pour sauver le Roi.leroiestmort (2) Une fois celui-ci prononcé mort, l’autopsie et la partition du corps débutent : entrailles, cœur et corps sont embaumés et transportés séparément, respectivement à Notre-Dame de Paris, au couvent des Jésuites et à la basilique de Saint-Denis. Le corps du Roi est accompagné aux flambeaux par un long cortège : son transport s’effectue de nuit, pour des raisons symboliques (le corps arrivant à la basilique au petit jour, symbole de résurrection) mais également (et c’est beaucoup moins poétique), pour éviter les transports de joie du peuple sur le passage du souverain décédé. Une effigie mortuaire est ensuite réalisée, pour la présentation du corps à la cour; quant aux funérailles définitives, elles ont lieu presque deux mois après la mort de Louis XIV, le 23 octobre 1715.

L’exposition se concentre ensuite sur le deuil, un moment très codifié avec des catafalques dressés partout en Europe (et jusqu’à Mexico!), les prières rituelles, et les tenues présentées en fonction du rang et de la proximité d’avec le défunt : du petit au grand deuil, en passant par le demi-deuil. Certains détails de l’habit sont spécifiquement conçus : ainsi les « pleureuses », les longues manches sur les habits des gentilshommes. Les couleurs ne sont pas forcément figées à l’époque : si les successeurs des monarques ont le privilège exclusif de porter le deuil en violet, les veuves des souverains ont longtemps hésité entre le noir et le… blanc!

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Le mobilier liturgique présenté ne provient pas uniquement de France, et nous avons ainsi pu admirer de très belles pièces d’orfèvrerie. L’exposition se conclut sur un bref panorama historique, qui permet de comprendre pourquoi certains rites ont continué d’être observés, notamment pour les obsèques de quelques présidents de la IIIème République (Sadi-Carnot ou Doumer, par exemple), ou de grands hommes comme Victor Hugo.

Le + du Rat : 

Une scénographie plutôt sympathique, avec quelques morceaux de bravoure, comme la reproduction de l’exposition du corps, l’immense vitrine présentant les attributs de pouvoir du défunt roi, et le « défilé des endeuillés », silhouettes de carton présentées sur une sorte d’estrade, avec des effets de profondeur, et dont le rendu était très didactique et intéressant. J’ai également apprécié l’ambiance sonore copiant celle du défilé funèbre (on se surprend à marcher au rythme du tambour!), qui conférait juste ce qu’il faut de solennité pour se sentir transporté aux funérailles du Roi Soleil. J’ai découvert beaucoup de rites que je ne connaissais pas, et même si j’ai trouvé certaines explications un peu trop diluées, le propos est vraiment bien illustré. Une bonne idée également, la diffusion d’extraits cinématographiques (« Si Versailles m’était conté », de et avec Sacha Guitry, notamment). Seul point d’interrogation : les cartels et les panneaux ne sont pas du tout traduits en anglais, en dépit de la fréquentation internationale de Versailles (d’après nos observations, 60 à 70 % des visiteurs de l’exposition ne parlaient pas français).

Osiris, mystères engloutis d’Egypte..

Bonne année à tous les lecteurs du blog!

Après une petite pause toute bénéfique, le Rat de Musée est de retour pour vous parler de sa dernière escapade parisienne avec, en guest star, l’exposition Osiris au musée de l’Institut du Monde Arabe. Pour les individuels, l’entrée se fait par la « Faille », une porte quasi-dérobée sur le côté du bâtiment piqueté de moucharabiehs. Un couloir étroit, sorte de canyon aux parois hautes et lisses sur lesquels figurent quelques hiéroglyphes et personnages égyptiens, mène le visiteur jusqu’au sas de sécurité conditionnant l’accès ; un cheminement symbolique, presque in-utero, qui évoque celui du musée du Quai Branly et prépare en quelque sorte le visiteur à sa visite.

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Venu spécialement pour l’exposition qui se termine à la fin du mois janvier, le Rat s’est cependant promis de revenir découvrir les collections permanentes qui s’étendent sur 5 étages : un petit tour sur le site du musée en dévoile quelques richesses qui mettent en appétit.

En attendant, dès la file d’attente, l’accent est mis sur la communication : le musée a même exposé trois statues dans une grande vitrine au niveau du trottoir, pour attirer l’attention des badauds parisiens… au vu des chiffres que l’IMA commence à communiquer, je dirais que c’est une stratégie plutôt efficace. Malgré le prix plutôt prohibitif du billet, dans la logique « blockbuster » qu’on retrouve malheureusement de plus en plus souvent dans les grands musées, la foule se presse pour découvrir les vestiges exhumés au terme d’une dizaine d’années de fouilles sous-marines. J’en profite pour ouvrir une petite parenthèse ; ceux d’entre vous qui suivent le blog se souviennent peut-être de mes réponses au Liebster Awards (ici) dans lesquelles j’évoquais ma passion pour l’archéologie sous-marine, dont je voulais faire mon métier plus jeune. Inutile donc d’insister sur ma fascination pour le contexte des trouvailles de l’équipe de Franck Goddio!

L’œil du Rat :

Dès l’entrée, les choix scénographiques s’imposent assez naturellement : une ambiance tamisée à la limite de l’obscurité, un éclairage et des socles dont la couleur varie en fonction de la provenance (bleu pour les objets retrouvés pendant les fouilles, rouges pour les collections des musées égyptiens qui ont fait le voyage pour l’occasion…un choix facile mais pertinent), des items éclairés de préférence par en-dessous pour plus de théâtralité, et surtout, d’étroits écrans verticaux diffusant des plans sous-marins, pour un effet hublot/fond de l’océan/intro de « Titanic » finalement plutôt réussi.

La contextualisation est rapide : Osiris est un dieu aux grands pouvoirs, fils du Ciel (Nout) et de la Terre (Geb), et marié à sa sœur, Isis. Son frère Seth, à tête de chacal, le jalouse tant qu’il décide de le tuer et de le dépecer en morceaux. Isis part à la recherche du corps démembré de son époux divin et invente les rituels de la momification afin de le ramener à la vie, le temps de concevoir Horus, à tête d’aigle. Osiris prend place dans la cosmogonie égyptienne comme le Maître de l’Au-Delà, en l’honneur duquel sont célébrés tous les ans des « Mystères », cérémonies très codifiées glorifiant la puissance du dieu qui revint à la vie, et prenant place le long du Nil, le fleuve sacré associé à la fertilité.

L’exposition se concentre sur ces « Mystères » et les objets de culte qui leur sont associés, et qui ont pour la plupart été retrouvés sur deux sites aujourd’hui submergés, Thônis-Héracléion et Canope. Les fouilles sous-marines ont permis la découverte de certaines pièces exceptionnelles qui, une fois dégagées de leur gangue de limon et restaurées, ont considérablement enrichi les connaissances des chercheurs sur ces rites millénaires. On retrouve cette logique dans l’exposition, chaque objet servant d’illustration à une étape des « Mystères », qui duraient 21 jours. J’ai notamment retenu le rituel de l’Osiris végétant, statuette modelée en glaise ensemencée d’orge et de blé, et que l’on faisait germer dans un sarcophage de pierre, avant de la faire sécher au soleil et de l’emmailloter de bandelettes.

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Le visiteur retrouve cette fascination devant des pièces qui, bien qu’elles ne payent pas de mine pour certaines, évoquent des coutumes fantastiques et énigmatiques, chargées de spiritualité et d’interdits : ainsi, cette boîte en plomb, dont la matière fait barrage aux rayons X et que les scientifiques ont préféré ne pas ouvrir, préservant ainsi son secret…ou ce petit objet triangulaire unique en son genre, et dont l’usage reste inconnu.

Le + du Rat :

J’ai beaucoup aimé les explications sur les divisions du calendrier égyptien, commençant en été avec l’apparition de l’étoile Sirius (Sothis pour les Égyptiens) et divisée en 3 saisons de 4 mois : Akhet, la saison de l’inondation (de juillet à novembre), Péret, la saison de la germination (de novembre à mars) et Chémou, saison de la sécheresse (de mars à juillet).

Très intéressant aussi, les analogies entre dieux égyptiens, grecs et romains, et la réutilisation de la cosmogonie par plusieurs civilisations successives : ainsi Osiris devenant Dionysos chez les Grecs, puis Bacchus chez les Romains, ou Hamon se muant en Zeus, puis en Jupiter.

Seul petit bémol : j’aurais aimé en savoir encore plus sur les fouilles sous-marines, qui ne sont abordées que brièvement sur certains cartels et au travers d’une vidéo d’une dizaine de minutes.

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« Mes petites histoires » : Nathalie Lété à la Piscine (flash-back)

Juin 2015 : le Rat de Musée et son compagnon de vie et de route, que nous appellerons ici le Rat Prof, visitent Roubaix.

Le Rat de Musée a appris qu’une artiste contemporaine, dont il apprécie beaucoup le travail, a été invitée pour une rétrospective à la Piscine : c’était l’occasion rêvée pour faire d’une pierre deux coups! (Vous pouvez retrouver mon post sur la Piscine ici.)

« Mes petites histoires » est une exposition très ludique, qui plonge le visiteur dans l’univers loufoque de Nathalie Lété ; cette touche-à-tout née en 1964 réalise avec beaucoup de talent des objets en céramique, des tapisseries, du papier peint, des tissus… Elle s’inspire beaucoup des contes de fées, notamment le Petit Chaperon Rouge, qui la fascine.

Dès l’entrée, le ton est donné par une petite note de l’artiste : « Regardez avec vos yeux, pas avec vos mains, sinon je vous MANGE! »

On plonge ensuite dans une forêt fantasmagorique, on visite des petites cabanes de grand-mère, on traverse même une salle de dissection avant d’aboutir dans une boucherie géante…un vrai régal pour les yeux et l’imagination, extrêmement sollicitée tout au long du parcours.

Pour une fois, les cartels sont quasi-inutiles : certaines allusions sont évidentes, mais d’autres réalisations sont juste des invitations à laisser divaguer son esprit…et c’est parfait comme ça!

La boutique, très riche, est un véritable pousse-au-crime : on ne peut pas en sortir sans avoir acheté quelque chose!

Expo Nathalie Lété
Les contes de fées...
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Giacometti à Landerneau

Le Rat a pris quelques vacances (c’est d’ailleurs cette pause bienvenue qui m’a conduit à créer ce blog, un projet qui me titillait depuis longtemps) … et s’est rendu en Bretagne!

J’ai eu l’occasion d’y faire de belles découvertes artistiques, notamment le Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la Culture, avec une magnifique exposition Giacometti! Je dois avouer que le Suisse est l’un de mes sculpteurs préférés : j’aime l’aspect brut de son travail, ses réflexions sur les mutations de la réalité et de l’humanité. Lors de la visite du Musée d’Histoire de Saint-Malo (qui fera l’objet d’un autre post tout prochainement), l’affiche de l’expo, représentant son célèbre Homme qui Marche se détachant sur un fond blanc, et mis en valeur par des caractères rouge vif, m’a immédiatement tapée dans l’oeil. Il fallait aller voir ça de plus près!

Le FHEL a été créé en 2011 à l’initiative des héritiers de la fameuse chaîne de magasins, dans le but de rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre. Il a été installé au coeur de la ville de Landerneau (29800), dans l’ensemble conventuel des Capucins, datant du 17ème siècle, autour d’une sorte de très grande halle.

L’aspect sobre et industriel est de rigueur dans ce genre de lieux…mais heureusement il n’y est pas aussi poussé que dans certains centres d’art contemporain (vous connaissez peut-être l’enfer blanc du Consortium de Dijon…)!

L’œil du Rat :

Une exposition très bien conçue, chronologique sans verser dans le travers assez courant de la fresque historique. Les thèmes abordés permettent de survoler toute la production du maître, de ses essais cubistes et surréalistes (magnifique « Fleur en Danger ») jusqu’à ses recherches sur le socle comme partie intégrante de la figure ; outre les sculptures, de nombreux dessins et tableaux sont réunis. Encore plus intéressant, un texte de l’artiste paru dans la revue Labyrinthe en 1948 : « Le Rêve, le Sphinx et la mort de T ». Giacometti y relate un cauchemar extrêmement complexe, ainsi que la mort de son ami, événement traumatisant qui lui procurera par la suite le sentiment effroyable de croiser des cadavres partout.

Certaines sections sont remarquables, notamment celle consacrée aux Peintures Noires ou celle présentant les minuscules sculptures des années 40, baptisée « A la limite de la disparition ».

Enfin, la rencontre avec l’Homme qui Marche, en toute fin d’expo, bouleverse le spectateur, tant une vibrante humanité se dégage de ce corps décharné, aux pieds rivés (ou englués) au sol, mais que sa force vitale continue à porter en avant, toujours plus loin.

Le + du Rat :

Un beau lieu, et surtout, une belle expo, claire comme on les aime. Pour les enfants, un petit livret payant (3 euros dans mon souvenir, et bien conçu, du moins au feuilletage) est disponible à l’entrée. Des visites sont organisées tous les jours, et de jeunes médiateurs reconnaissables à leur badge orné d’un point d’interrogation répondent aux éventuelles questions des visiteurs.