« Body Worlds » : cadavres exquis?

Un titre un peu énigmatique pour un article que j’ai hésité à écrire, car il me forçait à sortir de ma zone de confort pour me confronter (et VOUS confronter, mes lecteurs de plus en plus nombreux) à un tabou ancestral de l’humanité : la mort. Cet article n’est pas conçu pour choquer, mais pour témoigner de ce que le Rat Prof et moi avons expérimenté ; cependant, les photos qui l’illustrent ont un caractère troublant dont j’ai bien conscience. Je vous invite à faire demi-tour si vous êtes impressionnable et ne souhaitez pas vous confronter à des images de corps « préservés ».

Fin de notre « Museum Trip », et dernière matinée à Amsterdam : profitant des quelques heures qui nous restent avant le départ du Thalys, nous flânons dans le centre-ville et tombons, dans l’artère principale, sur une devanture rose. Ce n’est pas un énième sex-shop, mais l’une des attractions amstellodamoises les plus fréquentées par les touristes en quête de sensations : l’exposition « Body Worlds, The Happiness Project », qui présente en fait des… corps humains préservés, et mis en scène. Payer (cher) pour voir des cadavres? Cela ressemble au fantasme d’une personne un peu déséquilibrée, et pourtant, nous n’avons pas beaucoup hésité.

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Oui, ceci est un cerveau.

Je me souvenais d’avoir entendu parler de ces expositions mises en scène par le professeur Von Hagens, l’auteur de la technique de la plastination, soit la préservation d’un corps auquel on a ôté tous les facteurs de putréfaction, notamment les liquides et la graisse, remplacés par ce qui s’apparente à un plastique coloré (résine d’époxy ou silicone de caoutchouc). Ces cadavres « propres », inodores et facilement manipulables grâce à la souplesse préservée des tissus, peuvent ainsi se conserver pendant des centaines d’années ; un processus auparavant inconcevable, quand bien même on aurait plongé le corps dans une cuve de formol.

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Si le nom de Von Hagens vous est peut-être familier, c’est aussi à cause de l’immense controverse qu’a soulevé le passage, puis l’interdiction en 2010 de son exposition « Our Body, à corps ouvert » sur le territoire français. On soupçonnait à l’époque le professeur « savant fou » d’avoir utilisé les corps de condamnés à mort chinois pour ses présentations. Étudiante en Master 2 en 2013, j’avais étudié ce cas dans un cours de législation des œuvres d’art, et je me souviens que le sujet n’avait laissé personne indifférent : devait-on considérer les cadavres comme des biens matériels ou respecter l’identité, même post-mortem, des individus? Au-delà des réticences des différentes communautés religieuses, devait-on qualifier une telle exposition d’indécente ou s’attacher au contraire à en percevoir la portée pédagogique?

L’Institut de plastination de Gunther Von Hagens, situé à Heidelberg en Allemagne, a ouvert en 1993 (la technique de la plastination a été mise au point dans les années 1970) et emploie aujourd’hui 250 personnes : un vrai business, qui alimente d’autres expositions déclinées partout dans le monde, approvisionne facultés et laboratoires, et surtout se nourrit des psychoses du 21ème siècle, en proposant à des individus lambda de préserver leur enveloppe corporelle après leur décès.

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Ça ne vous fait pas penser à quelque chose?

L’œil du Rat :

« Body Worlds, the Happiness Project », est donc l’une des mises en scène imaginées par le professeur Von Hagens, qui se définit lui-même comme un « artisan anatomique ». Le but de cette expo permanente? Éduquer les foules (plus de 40 millions de personnes dans le monde auraient déjà visité l’un des « shows » de Von Hagens) en décortiquant le corps humain sous toutes ses coutures, et en rendant visible des particularités anatomiques dont nous n’avons habituellement aucune connaissance… mais aussi, et c’est là où le bât, à mon sens, blesse un peu, mettre en avant le côté esthétique, en disposant les corps comme autant d’œuvres d’art « naturelles ».

L’exposition se déroule sur plusieurs niveaux, chacun abordant une thématique différente, de la nourriture aux maladies en passant par le sexe. Passé le premier choc (on est quand même accueillis par une tête coupée en deux…), on se prend très vite au jeu. La fascination est là, même pas morbide, puisque les « cadavres » n’en ont finalement que peu l’apparence : les organes sont décollés pour mieux être mis en valeur, la peau soulevée dévoilant les rouages de cette formidable machine qu’est le corps humain. Pour contribuer à dédramatiser la présentation, des pôles ludiques sont mis en place ici et là : des vélos pour encourager à développer son activité physique, des machines pour prendre soi-même sa tension, ou encore des balançoires… entre prise de conscience et expériences résolument « fun », le ton est donné.

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Le recul du visiteur devant la paire de poumons noircie du fumeur est rapidement oublié quand on nous présente une vitrine pleine de chocolats. Des cellules cancéreuses dévorant un foie nous choquent? Qu’à cela ne tienne, on proposera dans la foulée un tableau interactif sur lequel écrire ce qui nous a rendu heureux aujourd’hui! Rien ne doit être trop grave, trop choquant ; le côté « morbide » de toute l’affaire est systématiquement contrebalancé par les positions des sujets plastinés, exposés en train de jouer du saxophone ou de sauter une clôture.

Le + du Rat:

J’ai appris énormément de choses en quelques deux heures d’exposition ; j’ai apprécié les nombreux panneaux explicatifs qui pour autant ne sont pas trop chargés, et adoptent une posture très didactique sans tomber dans une tentante vulgarisation. J’ai également trouvé excellent le choix d’intégrer au pôle « nourriture » quelques photos du passionnant reportage de Peter Menzel, « Hungry Planet : What the World Eats ».

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©Peter Menzel

En revanche, gros recul dans la partie « sexe » et « reproduction », et cela n’a rien à voir avec le puritanisme : les fœtus à différents stades de croissance m’ont bouleversée (je n’ai pas réussi à savoir s’ils étaient réels), et surtout, j’ai trouvé profondément choquant de placer deux sujets plastinés en situation de relation sexuelle en ajoutant au sujet féminin une paire de cuissardes et des faux cils outrageusement maquillés.

Pas de regret pour cette visite, malgré le tarif (20€ par personne!) et la logique évidemment commerciale qui sous-tend toute l’entreprise ; on apprend beaucoup sur le fonctionnement de notre corps, et on fait des découvertes fascinantes : pour autant, le terme d’exposition ne me paraît pas tout à fait convenir (un petit problème d’éthique, dites-vous? Même si les corps présentés sont certifiés provenir de donateurs consentants, je n’arrive pas à me départir d’un petit malaise…). Je qualifierai plutôt l’entreprise de Von Hagens de « show scientifique ». Quant à la logique bienveillante et un peu paternaliste qui constitue le fil conducteur de la présentation, dans la lignée des recommandations de l’OMS (Faites du sport! Ne mangez pas trop gras, trop salé, trop sucré! Soyez heureux!), elle agace bien un petit peu, mais on s’y habitue rapidement.

Et vous, qu’en pensez-vous? Auriez-vous payé pour voir des cadavres? La démarche vous choque-t-elle ou vous apparaît-elle susceptible de faire progresser la connaissance?

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